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Association " Les Amis de nos Vieux Villages Haut Saonois". Recherche et communication sur le Patrimoine des villages de Haute Saône

EN TRAMWAY DE LAVONCOURT A MOREY

EN TRAMWAY DE LAVONCOURT A MOREY
"Madeleine a très mal dormi pendant cette nuit humide de septembre. Elle n'arrête pas de se tourner et de se retourner dans son lit de fer qui grince à chacun de ses mouvements. Son esprit tout entier est occupé par le tournant que va prendre sa jeune existence: au petit matin elle se lèvera afin de se rendre au pensionnat de Morey où elle est attendue pour y remplir  les fonctions de domestique. Le fait de quitter ses parents et son frère Gaëtan est très perturbant pour cette jeune fille de 16 ans qui, après la fin de sa scolarité, a dû travailler dans la  boucherie charcuterie familiale Marquet, rue de L'Eglise à Lavoncourt. De plus, elle prendra pour la première fois le train tramway qui la conduira à Morey après un changement à Combeaufontaine...que d'émotions !".
Nous sommes le Vendredi 30 septembre 1910.

Le récit qui va suivre met en scène des personnages qui ont existé, mais dont les actions sont fictives.

Au travers du court périple de Madeleine Marquet nous découvrirons en plusieurs épisodes Lavoncourt  à la "belle époque", les chemins de fers vicinaux de Haute Saône et les petits villages traversés, Morey ses vignes et son couvent devenu pensionnat.
Lavoncourt grande rue, la gare de Combeaufontaine, Morey le pensionnat.
Lavoncourt grande rue, la gare de Combeaufontaine, Morey le pensionnat.
Lavoncourt grande rue, la gare de Combeaufontaine, Morey le pensionnat.

Lavoncourt grande rue, la gare de Combeaufontaine, Morey le pensionnat.

 L'année 1910: une catastrophe météorologique!
"L'été 1909 avait été pluvieux. L'automne le fut plus encore: pluies et neiges jusqu'au 31 décembre et redoublant de violence à partir du 9 janvier. Le 20 janvier 1910, la navigation fut interdite aux mariniers. Le lendemain, la Seine dépassa 4 mètres dans la capitale (cote d'alerte: 3,20 mètres) et atteignit le 28 janvier le maximum historique de 8,68 mètres".
A Paris, barques, ponts de fortune et charrettes à bras tentent de rendre possible le déplacement des piétons!
A Paris, barques, ponts de fortune et charrettes à bras tentent de rendre possible le déplacement des piétons!
A Paris, barques, ponts de fortune et charrettes à bras tentent de rendre possible le déplacement des piétons!
A Paris, barques, ponts de fortune et charrettes à bras tentent de rendre possible le déplacement des piétons!

A Paris, barques, ponts de fortune et charrettes à bras tentent de rendre possible le déplacement des piétons!

En Franche Comté aussi les rivières ont gonflé la Saône qui est sortie de son lit sur la totalité de son cours. A Gray les quais disparaissent sous un mètre d'eau et les quartiers de la ville basse sont eux aussi inondés. La rue des Petites Vaites et ses pauvres baraquement de "romanichels" est particulièrement affectée.
Gray... sous la neige  et les eaux.
Gray... sous la neige  et les eaux.
Gray... sous la neige  et les eaux.
Gray... sous la neige  et les eaux.
Gray... sous la neige  et les eaux.
Gray... sous la neige  et les eaux.
Gray... sous la neige  et les eaux.
Gray... sous la neige  et les eaux.
Gray... sous la neige  et les eaux.

Gray... sous la neige et les eaux.

A Lavoncourt, la Gourgeonne en crue a contraint l'entreprise de menuiserie Estienney  à abandonner pour un temps le moulin et à suspendre sa production de planches.

En juillet, une vague de froid s'étend sur la France. En Haute Loire il neige à 1200 mètres d'altitude. Les mois de septembre et octobre sont très pluvieux et de nouvelles inondations sont déplorées.
"... et cette nuit qui n'en finit pas!... Madeleine se demande si elle a bien fait d'accepter la décision de ses parents de lui trouver un emploi loin de chez elle. Elle aurait bien aimé continuer à faire le ménage et préparer les repas alors que ses parents et son frère Gaëtan étaient occupés à la boucherie, jonglant avec les cervelas, les pâtés, le boeuf à braiser, les pieds de cochon et les têtes de veau....Mais il faut gagner un peu d'argent pour contribuer à mettre "du beurre dans les épinards " de la petite famille. Sa soeur Gabrielle, de cinq ans son aînée est partie quelques années auparavant pour se placer comme servante dans une famille bourgeoise de Dijon.

Louis et Julie Marquet

C'est le curé, Amédé FOLEY, originaire de La Chapelle les Luxeuil, voisin de la famille Marquet qui avait suggéré  de solliciter une place de domestique au pensionnat de Morey "
- Vous savez, avait-il dit à Louis et à Julie, le pensionnat est tenu par des personnes sérieuses et d'excellente moralité... Madeleine pourra s'y rendre en toute confiance et même si le travail n'est pas très bien rémunéré elle bénéficiera  du gîte et du couvert, c'est à prendre aussi en considération!"  Les arguments du curé avaient décidé les parents à explorer cette possibilité.

Je vais écrire personnellement à la directrice pour lui recommander votre fille" avait dit l'homme d'église. Il avait ajouté:
 Je sais que Madeleine était une élève studieuse, vous pourriez aller voir son institutrice, je pense qu'elle pourrait vous rédiger un certificat de bonne conduite, d'assiduité et de bons résultats scolaires".
Après les salutations d'usage, ajustant son chapeau, il avait quitté la boucherie et s'était plongé dans son vieux bréviaire en dirigeant ses pas vers la cure et l'église.
L'institutrice, Angèle NEDE, avait bien entendu rédigé le précieux certificat avec d'autant plus d'empressement qu'elle  avait apprécié, dans sa classe, cette élève attentive et serviable qui ne se mettait jamais en avant  mais n'hésitait pas à aider les plus petits dans leurs devoirs.
Madeleine avait parlé de ce projet parental à ses amies: Hélène Marchand dont les parents étaient cafetiers, Antoinette Couby domestique chez Abel Mareine constructeur mécanicien et Marie Ferrand  servante dans la famille du percepteur Charles Ovigneur, originaire de Lille.
Hélène disait qu'il valait mieux être domestique à Morey que fille de cafetier à Lavoncourt! Laver les verres, balayer, servir les pichets de vin et les apéritifs à des clients rustres et parfois grossiers... n'était pas une sinécure. Quant à Antoinette et Marie, l'une avait vanté la bonhomie de son patron et l'autre la bienveillance de ses employeurs. 
Tout avait concouru à ce que Madeleine se fasse à cette idée: devenir domestique...
VIVRE A LAVONCOURT...
Madeleine était née à Lavoncourt le 13 décembre 1894 après son frère Gaëtan employé dans la boucherie familiale et son aînée, Gabrielle.

 

Ses parents s'étaient connus sur le lieu de travail de son père Louis qui, tonnelier de formation, était venu de Côte d'Or pour travailler dans l'entreprise d'Auguste Pourcelot, marchand de vin en gros. La jeune fille de la famille,Julie, n'avait résisté qu'un temps aux avances de ce jeune homme, bien de sa personne, et qui tel le bourguignon moyen roulait les "r" aussi bien que ses tonneaux dans les chais Pourcelot !
Le mariage avait été conclu et célébré le 13 février 1886. Un contrat  avait été signé par devant notaire.

Le frère et témoin de la mariée, Constant Pourcelot, tenait une boutique d'épicerie et de nouveautés et se faisait fort d'honorer toutes les commandes de ses clients.

Il avait commandé, par exemple, un couvre nuque pour un sous officier d'artillerie originaire de Lavoncourt, pendant la guerre de14 ...

 

 

 

Lavoncourt était un petit village "sans histoires" comme on pouvait le lire dans l'Encyclopédie qui tirait ses informations de l'Essai sur Lavoncourt de l'Abbé GOUSSET. Il fut quand même chef lieu de canton sous la Révolution française! Son église présentait de remarquables boiseries et tableaux sur bois.

..."sans histoires"? pas sûr !...
Le plan de Lavoncourt , sur l'ancienne carte cantonale montre le château médiéval (motte castrale), le château sis à côté de la Mairie, un arbre remarquable dans le bois, les ruines du Couvent des Emigrés* sur la route de Volon, les ruines du vieux  Moulin, de nombreuses croix de carrefours....

* couvent des émigrés: (Après avoir passé de la maison de Vergy dans d'autres familles, notamment à des seigneurs qui portaient le nom de Lavoncourt, la terre de ce village se divisa en trois seigneuries: l'une dite d'Avilley, une autre de Lavoncourt, et la troisième d'Arsoncourt. Celle-ci tirait son nom d'une commanderie de Templiers qui était établie jadis au canton appelé Arsoncourt et à trois kilomètres Ouest de Lavoncourt.

Bien que ce couvent et les granges qui en dépendaient eussent disparu dès la fin du XVIIe siècle, les officiers de la justice seigneuriale de Lavoncourt n'en allèrent pas moins, jusqu'à la révolution de 1789, prononcer sur ce terrain des amendes contre les délits qui y avaient été commis. Carte de Cassini: le "Temple" de Lavoncourt) http://templiers.net/

Le plan d'alignement des rues du XIX ème siècle  indique le nom des principales artères et les principaux bâtiments:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il s'est passé à Lavoncourt un évènement historique qui a fait l'objet d'une étude remarquable de Philippe Pâris publiée par "l'Amicale de Lavoncourt":

Deux Empereurs à Lavoncourt. Reférence: http://www.lavoncourt.fr/IMG/pdf/Empereurs_Lavoncourt_V45233.pdf.

On y apprend qu'après Waterloo, et après avoir séjourné à Dijon le 4 octobre 1815, le Tsar de Russie Alexandre Ier, l'empereur d'Autriche François Ier et le Prince de Schwarzenberg, victorieux de Napoléon Ier étaient passés par Lavoncourt les 7 et 8 octobre 1815 sur la route de leurs pays respectifs. Ils avaient fait halte au relais de poste et auberge CLERC, devenu aujourd'hui le restaurant " l'Etape"... l'étape des empereurs!

Tsar Alexandre Ier de Russie

Empereur François Ier d'Autriche

Prince de Schwarzenberg, Général autrichien

Au n°741 du cadastre Napoléonien: l'Auberge, relais de poste CLERC.

Au n°42 du plan d'alignement des rues, l'Auberge CLERC avec son avant cour fermée aujourd'hui disparue

Le titre de Maître de poste avait été octroyé à Claude CLERC (1724-1791) sous la forme d'un Brevet du 6 février 1775 signé par le roi Louis XVI. Au moment du passage des empereurs c'était son fils Henry ( 1756-1817) qui détenait ce brevet ( le brevet se transmettait de père en fils).

Une malle poste à étage.

En 1724, le Curé Renotte de Lavoncourt est condamné financièrement par le Roy suite à un héritage.

Un épisode cocasse en 1892 à Lavoncourt: Le Paysan, la Poule et le Capitaine:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.
Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.

Cartes postales anciennes de Lavoncourt et facture de l'entreprise Mareine.

La veille, le père de Madeleine avait fait atteler la charrette de livraison pour transporter sa malle jusqu'à la gare du village et la faire enregistrer en bonne et due forme. Sa mère l'avait remplie d'habits, de chemises, de tabliers soigneusement pliés et y avait ajouté quelques provisions. C'est Louis Loviton, le domestique et commis boucher qui s'était chargé de l'opération d'autant plus volontiers qu'il savait qu'au retour il pourrait faire une courte halte au café de l'Hôtel qui jouxtait la gare pour "s'envoyer" quelques ballons de rouge. Louis était né en 1853 à Molans. Il connaissait bien son travail qu'il avait exercé dans différentes boucheries des environs sans penser à devenir un jour patron. D'un naturel jovial, il s'était lié d'amitié avec plusieurs lavoncourtois et son plus grand plaisir, le dimanche, après la messe était d'aller jouer aux quilles avec  eux, tout en sirotant un verre de ratafia, de vermouth ou de quinquina.

 

Gaétan, le frère de Madeleine, était en cours d'apprentissage. Son père espérait bien qu'il allait reprendre la petite entreprise familiale. Il aura une belle réussite  professionnelle  et politique puisqu'il deviendra Maire Radical-socialiste de Lavoncourt dans les années 30 et Président des Anciens Combattants Républicains.

 UN APPRENTI- BOUCHER:
"L'apprenti boucher devait s'acquitter des sales besognes. C'était lui qui lavait le carrelage de la boutique à la serpillière avant d'y semer de la sciure (destinée à éponger les éclaboussures de sang), lui encore qui briquait les gamelles et les couteaux, lui enfin qui sautait sur sa bicyclette, le matin, qui notait sur un calepin les commandes de la clientèle jusqu'à des huit kilomètres à la
ronde, parfois davantage, et qui, toujours à bicyclette, le guidon disparaissant sous les paquets entassés dans le panier d'osier du garde-boue avant, effectuait la même course pour les livraisons du soir. Entre-temps, il avait aidé les commis à préparer les commandes, puis il avait gratté les têtes et les fraises de veau, une tâche fastidieuse qui revenait immanquablement aux novices. Cette façon, l'échaudage, nécessitait une dizaine de bains différents, à haute température, et un rinçage à l'eau froide. C'était le premier travail de boucherie demandé à un débutant. On peut supposer que les autres corvées de nettoyage — le lessivage du carrelage et son saupoudrage au bran de scie n'avaient d'autre but que celui d'inculquer à l'apprenti le souci constant de la propreté, qualité essentielle dont chaque maître boucher devait s 'honorer.

Rude situation pour un petitot de douze ans. Levé dès 4 heures et demie; jamais couché avant 10 heures, car il restait toujours une bricole à préparer pour le lendemain. Et le plus incroyable: un seul jour de repos par an. Le jour du Vendredi saint, évidemment. Le jour où tout honnête chrétien s'interdisait d'avaler la moindre bouchée de viande. Et encore!
l'apprenti ne disposait pas de sa journée entière puisque, à 5 heures du tantôt, il lui fallait rentrer pour soigner l'âne et le cheval avec lesquels le patron accomplissait ses tournées, et aussi les deux ou trois moutons promis à un prochain abattage. En revanche, on attendait que l'arpète endurcisse son caractère avant de l'obliger à participer au sacrifice des animaux".

REF:http://www.histoire-en-questions.fr/metiers/boucher.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

série de photos et documents anciens relatifs à la boucherie dans les années 1900

...  les cloches de l'église Saint Valentin égrainent cinq coups longs et mesurés qui résonnent dans la nuit . Cinq heures, enfin! Il faut se lever. Madeleine cherche à tâton le pyrogène sur sa table de chevet. Elle gratte une  allumette sur le flanc strié en porcelaine. La flamme jaillit.La mèche de la lampe Pigeon grésille et diffuse une clarté jaunâtre dans la chambre, abritée derrière sa coupole de verre. La jeune fille doit quand même plisser les paupières pendant quelques secondes afin de s'accoutumer à la lumière. Sa robe de chambre et ses pantoufles enfilées à la hâte, elle ouvre la porte de sa chambre qui grince familièrement à ses oreilles et descend l'escalier.

 

 

Dans la cuisine éclairée chichement par une lampe à pétrole fumeuse, ses parents sont déjà attablés devant une bol de café-chicorée. Des tartines de beurre attendent, sagement empilées sur une assiette de faïence.
- Alors, Madeleine déjà debout?" lui lance son père d'un air taquin.
- Laisse là donc, répond sa mère, tout en posant un baiser sur le front de l'adolescente, ...tu dois bien penser que ce ne doit pas être facile pour elle de quitter la maison!

Oui, ce n'est pas facile pour elle de s'éloigner du giron familial et de se mettre au service des soeurs qui gèrent le pensionnat de Morey. La rentrée des classes se fera le lundi 3 octobre, il faudra qu'elle soit au point après deux jours seulement   de découverte des tâches qui lui seront confiées. Et puis il y a ce voyage en tramway rendu possible par la mise en service de la toute nouvelle ligne Vesoul-Molay qui vient d'avoir lieu quelques jours auparavant. Il faudra changer de train à Combeaufontaine et il n'y aura que deux minutes pour le faire! Heureusement sa mère l'accompagnera...ce qui la rassure un peu! 
Madeleine grignote une tartine et boit quelques gorgées de chicorée avant de faire une rapide toilette à l'eau froide dans la cuvette placée sur l'évier de  pierre.

Pendant qu'elle remonte dans sa chambre pour se vêtir, sa maman dépose quelques victuailles dans un panier d'osier à couvercle dont elle a fait l'acquisition auprès d'un marchand ambulant se fournissant à Fayl-Billot.: quelques saucissons, un pot de fromage de tête, du pâté de foie maison, un jambonneau que son mari a préparé spécialement pour l'occasion, quelques paires de gendarmes, une miche de pain. Des linges blancs immaculés entourent et recouvrent chacun des articles que Madeleine remettra à la Directrice lors de son arrivée à Morey.

-Hé, s'écrie le père qui vient d'atteler, il est presque déjà 6 heures, le train est à 6h35...Il faut se mettre en route!"...

Madeleine sort de sa chambre en trombe et tombe nez à nez avec son frère Gaétan qui vient de se lever. Les yeux bouffis, les cheveux en bataille il remonte une bretelle de son pantalon sur l'épaule .
-Tu pars déjà soeurette? lui dit il en baiIllant  ...
-Je suis en retard, allez à bientôt lui lance-t-elle! Elle plaque un baiser sur la joue de son frère et dévale  les escaliers quatre à quatre...
-Bonne chance"  lui lance Gaétan depuis le palier....
Sa mère qui a passé un châle et coiffé son chapeau du dimanche a déjà ouvert la porte donnant sur la cour. Le père a allumé le fanal de la voiture.
-Allez montez !"s'impatiente t-il. Madeleine et sa mère grimpent sur l'étroit siège à côté du conducteur. Le fouet claque. La carriole s'enfonce dans la nuit au trot du cheval. Gaétan entend le bruit des roues cerclées de fer qui s'estompe. 
Il ne fait pas chaud mais le baromètre qui a remonté laisse espérer un réchauffement. Ce n'est pas trop tôt car la température de septembre est descendue jusqu'à 4°C !

Un croissant de lune éclaire la route d'une lueur cendrée.
Pour Madeleine c'est le début de l'aventure .

A LA GARE DE LAVONCOURT...

L'attelage a pris la route de Renaucourt. Les sabots du cheval et les roues cerclées de fer du fourgon sonnent et crissent sur la route caillouteuse. On a laissé à main droite la motte de l'ancien château féodal. Une large courbe contourne un champ planté de betteraves et passe au pied d'un arbre qui deviendra plus tard "l'arbre des amoureux", un lieu de rendez vous très prisé par les jeunes générations lavoncourtoises. A quelque distance se dessinent les silhouettes de la gare et de l'hôtel . Des fenêtres sont allumées. Quelques minutes plus tard la charrette tourne à gauche dans l'embranchement du chemin de la gare. Des voyageurs sortent de l'hôtel où ils viennent de prendre une collation matinale. Sous l'auvent de la station des employés s'affairent. Des passagers discutent tout en se dirigeant vers le train qui vient d'entrer en gare avec un peu d'avance. Il est 6h18.

La ligne Gray Est/ Jussey Est des Chemins de Fer Vicinaux de Haute Saône.

Déclarée d'intérêt public en 1900  l'ouverture de la ligne  à l'exploitation a eu lieu en 1903. Elle représente un trajet de 60,6 km dont 0,2 km sur la chaussée existante, 11,3 km en accotement et le reste en site propre.
La gare de Lavoncourt se situe au  Point Kilométrique 34.3. Des terrains ont été acquis pour permettre le passage de la voie et l'implantation de la station, à quelques centaines de mètres du village.

 
Alors que Madeleine et ses parents descendent de leur charrette. La machine à vapeur, une Copret Louvret n°30T à tender intégré sur les flancs, après un savant mouvement d'avancée puis de recul au poste d'aiguillage,se présente sur la voie de garage, sous la citerne . La manche à eau déverse des centaines de litres de liquide dans  les entrailles de la bête qui reprend son souffle et semble s'apaiser.
Sur le quai, Louis Julie et Madeleine rencontrent des lavoncourtois qui, comme eux, se sont levés aux aurores pour prendre le train. Il y a là l'agent d'assurance  Romain Goyat un trentenaire bien de sa personne qui se rend à Vauconcourt pour y encaisser des primes d'assurances. Il tient serré contre lui sa serviette de cuir bouilli aux armes de sa Société: "la Séquanaise".
Il est rejoint par Pierre BOUDOT, un négociant en vins rondouillard qui va proposer ses spiritueux dans les restaurants et cafés de Combeaufontaine. Une lourde malette contient les échantillons de ses meilleurs produits dont il espère bien une vente fructueuse. Au retour sa caissette sera plus légère! Les deux représentants échangent quelques mots tout en terminant chacun un cigare dont les volutes de fumées feraient presque concurrence aux panaches vaporeux de la locomotive qui s'élèvent dans le ciel sombre.
Arrive en trottinant la Louise VEJUX. Ses épaules sont ceintes d'un châle de laine travaillé au crochet. Elle tient son chapeau d'une main et serre contre son flanc un parapluie et son grand sac à main. Toute essoufflée elle salue les Marquet. "Ouf! j'ai bien cru que je n'arriverais jamais à l'heure" dit elle dans un souffle. Julie lui demande si, comme Madeleine , elle va à Morey  pour son travail. La Louise est couturière de son état. Par l'intermédiaire du Curé FOLLEY dont elle fréquente très régulièrement l'église elle est entrée en relation avec les soeurs du pensionnat de Morey à qui elle coud tuniques et scapulaires "sur mesure" et des robes strictes civiles, pour un prix raisonnable. C'est une excellente couturière! " Non, non, cette fois,je ne vais pas à Morey dit la Dame, je vais à Vesoul chez Bardet et Pernet pour m'approvisionner en  mercerie!...c'est dommage, nous aurions pu faire le trajet ensemble, mais moi je dois changer de train à Combeaufontaine"!
Enfin  se présente  Emile MALET. Son large chapeau noir, sa  biaude de lin indigo aux poches profondes, sa lavallière autour du cou  son pantalon qui tire bouchonne sur ses gros souliers ferrés ne laisse pas l'ombre d'un doute sur sa profession: c'est un maquignon.
... "LE" maquignon de Lavoncourt! Toujours enjoué, rigolard, mais... très discret quand il s'agit de négocier le prix d'une vache, d'un cochon ou d'un veau. Il s'y connaît en affaires et a "tordu le bras" de plus d'un éleveur ou d'un grossiste. Là, il se rend à Combeaufontaine pour voir une paire de jeunes boeufs qu'un paysan du cru lui a dit vouloir vendre...Le voyage avec le représentant en vins ne devrait pas être triste! D'ailleurs c'est à grands coups de tapes dans le dos qu'il salue "l'eunologue". Louis a droit aux mêmes effusions viriles.
-Tiens Louis, si je fais affaire pour l'achat des deux boeufs je t'en vendrai un à un prix d'ami, tu m'connais!"
-Oh que oui! réplique le boucher, je te connais! tu es le maquignon le plus cher du canton, alors je demande à voir!
Des rires ponctuent l'échange sous le regard un peu coincé de l'assureur qui, toujours serrant sa sacoche, préfère rester sur son quant à soi!

maquignons.

La locomotive, après une nouvelle manoeuvre a repris sa place à la tête du convoi. Les quinquets de la gare éclairent chichement les wagons en attente. Les passagers commencent à embarquer. Louis embrasse sa fille  qui a bien du mal à réprimer les battements saccadés de son coeur dans sa jeune poitrine... Aidées par l'assureur et le maquignon les deux femmes ainsi que la couturière grimpent sur la plateforme suivies par le représentant en vin qui, lourdement chargé, s'époumone en gravissant les lames du marchepied. Le maquignons ferme la marche. Le chef de gare agite son drapeau, un sifflement strident, les portes claquent, le train s'ébranle en toussant! Madeleine se penche par la fenêtre ouverte du wagon, agite son mouchoir blanc. Sur le quai Louis a retiré sa casquette qu'il balance au dessus de sa tête.Lui aussi est ému!

 

 

Les sièges de bois sont peu accueillants aux fondements des passagers mais  c'est la deuxième classe et les aménagements sont en rapport avec le prix modique des billets. Madeleine et sa mère s'installent en vis à vis de la Louise et à côté de voyageurs montés à la gare de Brotte-Volon: Victor LAMARCHE, un propriétaire rentier de 68 ans, sa femme Marthe et leur domestique Léontine MAZEYRIE, une belle jeune fille de 18 ans qui ne laissera certainement pas indifférent les jeunes gens de Brotte et des villages voisins! Ils se rendent à Vesoul pour gérer leurs affaires....
Le compartiment est relativement silencieux. Les passagers, bien qu'étant secoués, terminent leur nuit. A peine cinq minutes se sont elles écoulées que le train ralentit, les freins entrent en action et, dans un grincement irritant, le convoi s'arrête en rase campagne entre deux talus bordés par des arbres: c'est l'arrêt de Renaucourt -Mont saint léger. Un villageaois a dû faire signe au conducteur avec un fanal pour demander l'arrêt. En effet, un Monsieur bien mis, portant chapeau et redingote s'installe dans le compartiment. Il a reconnu Victor LAMARCHE et le salue en retirant son couvre chef.
-Bonjour Monsieur LAMARCHE
- Bonjour Monsieur ESTIENNEY, vous vous rendez comme nous à Vesoul?
-Non non, je vais à Combeaufontaine pour présenter notre dernière moissonneuse batteuse qu'un groupe d'agriculteurs envisage d'acheter l'année prochaine.
Monsieur ESTIENNEY est en effet le responsable de l' entreprise ESTIENNEY-MENETRIER  basée à Renaucourt, sur l'emplacement de l'ancien haut fourneau et spécialisée dans la fabrication de matériel agricole.
Il est 6h40, le train redémarre et reprend sa route en suivant paresseusement le cours  ondulant de la Gourgeonne. Il tutoie, en lisière, les frondaisons du Bois Meunier. Le chant matinal des oiseaux se fait entendre tandis que des parfums d'herbes mouillées et de bois humide arrivent jusqu'aux narines des voyageurs.
La voie glisse entre la rivière, les bâtiments du haut fourneau et la route de Combeaufontaine qu'elle se décide à franchir peu avant le Moulin des Prés.Une large courbe l'amène en vue de la gare de Vauconcourt.

Le Haut fourneau de VAUCONCOURT

La gare de Vauconcourt ver 1914

 

La gare de Vauconcourt en 2017.

6h50. Arrêt  en  gare .
Romain GOYAT, l'assureur, descend du train en serrant toujours très fort sa  serviette "La Sequanaise". Son premier arrêt pédestre sera pour le boulanger Cornu; c'est un bon client qui lui offrira quelques brioches et un café. Il en salive à l'avance. Ensuite il n'aura qu'à tourner l'angle de la maison pour rencontrer la propriétaire de l'épicerie- mercerie  Céleste GEMMEREY. Son mari, Henri originaire de Bourguignon les Morey, est maréchal ferrant. Ils ont deux enfants Marie, née en 1904 et Gabrielle, née en 1907. Sous le même toit vit aussi le père de Céleste, Sulpice VIENNEY né en 1845 à VAUCONCOURT.  Romain assure toute la famille . Il a pu placer une assurance vie auprès de Sulpice qui tient à subvenir aux besoins de ses deux petites filles. Il a ainsi "coupé l'herbe sous le pied" de son concurrent vauconcourtois Louis PEGUESSE de "l'UNION". Ce dernier lui en a voulu quelques temps, mais comme il a pu placer des contrats à Lavoncourt ils sont quittes!
A midi il déjeunera à l'Auberge d'Auguste DARNEY et, qui sait, il y aura peut être des pieds de porc ou de la tête de veau! Le temps va lui paraître long d'ici là !...

DES DEMANDES D'INTERVENTION POUR DEPLACER LA VOIE FERREE DANS LA TRAVERSEE DE VAUCONCOURT...

Le train redémarre à 6h49 précises. Il emprunte l'accotement de la route de  Combeaufontaine,  laisse à main gauche le pont qui traverse la Gourgeonne en direction de la mairie de l'école . Il passe ensuite devant le moulin et s'engage dans l'étroit passage entre deux maisons. C'est à cet instant qu'Emile MALLET rappelle à Pierre Boudot  les événements qui se sont déroulés au conseil municipa lors de la présentation du projet de construction de la ligne à Vauconcourt:
Une pétition des habitants en date du 17 février 1901 a été transmise à Monsieur le Préfet pour lui demander de déplacer la voie qui passe au ras de la maison d'un des administrés de Vauconcourt...
Le 19, un élu écrit à Monsieur le député COUYBA pour lui demander d'intervenir afin de faire déplacer le tracé qui passe devant chez l'adjoint au Maire ( c'est l'administré précité!) et que ce dernier saurait, en somme, se montrer .... reconnaissant!...
...Le 7 mars, l'ingénieur ordinaire  répond qu'il n'y a pas de danger, que les enquêtes d'utilité publique et de parcellaire n'ont pas demandé de changement de tracé et que l'adjudication des travaux a lieu ce même jour. En conséquence il n'y a aucune suite à donner à la pétition.
...Le 9 mars, le Préfet approuve le rapport de l'ingénieur et communique sa décision aux intéressés. 
Dix ans plus tard,le convoi passe donc à l'emplacement prévu initialement. Le bruit de la rame résonne et s'amplifie entre les murs des maisons et des granges. On peut voir, en contrebas de la voie, des jardins potagers auxquels on accède par des escaliers de pierre. La Gourgeonne se sépare en deux au niveau d'un barrage surmonté par un pont de bois. Son cours tumultueux s'écoule entre les berges où poussent des osiers et des aulnes. Les eaux canalisées, plus calmes vont alimenter la roue à aubes du moulin.
La locomotive montre quelques signes de fatigue en attaquant la rampe qui s'élève entre deux belles lignes d'arbres . L'été ils procurent un ombrage apprécié par les voyageurs et les promeneurs marchant sur le chemin longeant le ballast. Enfin, presqu'à bout de souffle, elle traverse à petite vitesse  la route de Combeaufontaine. Le train ne s'arrête pas à la halte facultative de Nervezain car, ce matin, aucun voyageur n'est présent.
Il est 6h55 .Alors que le soleil montre le bout de son nez, la voie traverse des pâtures dans lesquelles paissent des vaches qui regardent le train passer d'un oeil distrait.

Ce qui reste de la halte de Nervezain en mars 2018.

La voie métrique prend ses distances avec la la route nationale 70, tire à l'est à travers les pâturages et les champs, passe un petit pont, traverse un chemin de défruitement puis après un long coup de sifflet, coupe le chemin vicinal qui conduit de Confracourt à Cornot.
Madeleine peut apercevoir  un paysan qui s'est arrêté au passage du train. Il tient fermement les rênes de  son cheval attelé à un tombereau  car l'animal est quelque peut effarouché par cette drôle de bête noire qui crache de la fumée. L'homme répond au salut de Madeleine et des autres voyageurs en soulevant sa casquette, laissant ainsi apparaître un crâne dégarni qui n'a pas vu le soleil depuis des lustres! Il va chercher les betteraves fourragères fraîchement récoltées qui se "ressuient" en un immense tas au bout de son champ. Cet hiver, hachée avec du foin et un peu de mélasse elles constitueront un aliment de choix pour le bétail !

Récolte des betteraves

Le meilleur coupe betterave du monde est...belge!

Mais dans le nord de la France on sait faire aussi, une fois!...

Au sud, entre deux mouvements de terrain, s'élève l'imposant clocher de l'église néogothique de  Confracourt qui semble surdimensionnée pour un  village qui compte 439 habitants au dernier recensement de  1911. 
La voie,  sur son remblais de cailloux, descend la pente douce  qui l'amène à la station, au kilomètre XLIII  de la ligne Gray Est-Jussey Est.

 

La gare de Confracourt en 2018

Plans originaux du tracé de la voie CFV  et  de la gare de Confracourt .ADHS 70

 

Outre son église, Confracourt possède de très belles fontaines et lavoirs du 19 ème siècle, l'une dans le haut du village et les autres en bordure du Ruisseau de Combeaufontaine. On peut y voir aussi une ancienne ferme fortifiée avec tourelle qui date du Moyen Âge... Madeleine et ses parents sont déjà venus ici, il y a deux ans, lors d'une messe commune à tous les villages, célébrée en avril à l'occasion de la Saint Georges . Elle avait été impressionnée par la foule des fidèles, les bannières, les chasubles dorées des prêtres, la pourpre des aubes des enfants de choeur, rehaussées de dentelles, les fleurs, les chants...
Les quelques voyageurs qui descendent du train ne sont pas encore arrivés à destination! Il leur faudra marcher un bon kilomètre avant d'atteindre les premières maisons du village,  à moins qu'un parent ne vienne les chercher avec sa carriole...On dirait bien que c'est le cas: un homme les attend, juché sur sa voiture à cheval. Des embrassades. On aide la femme de forte corpulence à se hisser tant bien que mal sur le siège à côté du conducteur. Les deux hommes qui l'accompagnent montent à l'arrière en enjambant la ridelle. Le fouet claque et, après un savant demi-tour, l'équipage se dirige vers Confracourt.
Au même moment le chef de gare agite son drapeau, le train s'ébranle. Il est 7h06 précises!
Il n'y aura plus d'arrêt jusqu'à la prochaine gare.
La voie emprunte la rive droite du ruisseau de Combeaufontaine, passe entre le bois du Louvenois et le Bois Blanc, coupe le chemin vicinal de Confracourt à Combeaufontaine,, se glisse entre le ruisseau et le chemin au niveau du Bois du Moutrot et de celui de la Régie. Peu après l'entrée sur le territoire de la commune de Combeaufontaine elle s'accapare un moment le chemin vicinal qu'elle  quitte à la sortie du Grand  Bois.
Elle franchit le ruisseau sur un petit pont  coupe l'ancien chemin vicinal en vue des premières maisons de Combeaufontaine. Le train qui n'allait déjà pas bien vite ralentit encore et lance des coups de sifflets stridents lorsqu'il s'approche de la grand route qui relie Paris à Bâle.
Il la traverse la chaussée,au pas, au niveau du restaurant tandis que les voyageurs se rendant à Molay se lèvent afin de pouvoir prendre la correspondance. Ils n'auront que deux minutes pour le faire!

La traversée de la route par la  voie du CFV,

 

 

LA GARE DE COMBEAUFONTAINE
Si la première ligne mise en service par les chemins de fer vicinaux de Haute Saône fut celle reliant Gray-Ville à Bucey les Gy, le 5 mai 1878 , il fallut attendre le 5 août 1903 pour voir un train passer et s'arrêter à Combeaufontaine. Le bourg constituait une halte important sur le tracé de la ligne Gray Est-Jussey Est. La station, comportait les attributs de base définis par le cahier des charges: un bâtiment d'accueil des voyageurs auquel était accolée la halle marchandise implantée sur une plateforme surélevée avec accès par un  plan incliné.

Plan de 1903 .ADHS70

La gare de Combeaufontaine version 1903

 

Plan type station CFV. ( ADHS 70)

En 1910, la gare de Combeaufontaine prend de l'importance .La nouvelle ligne Vesoul-Molay passe désormais sous ses fenêtres et auvents. Il faut donc augmenter le nombre des voies qui de 2 va passer à 6. Des travaux sont entrepris pour permettre le transit des trains et l'accueil des voyageurs venant de Gray, Jussey, Vesoul et Molay. Un réservoir à eau est implanté et des constructions sont ajoutées de chaque côté des bâtiments existants. La station de Combeaufontaine devient un véritable "noeud ferroviaire" !

Plan de 1910

La gare après 1910. On voit bien les deux bâtiments ajoutés de part et d'autre de la gare d'origine. A gauche, au fond, derrière le toit du premier bâtiment, on devine le talus sur lequel passe la nouvelle ligne Vesoul-Molay, qui après une longue courbe à gauche  se dirige vers la gare de Gourgeon. La ligne Gray- Jussey continue tout droit en direction d'Arbecey.

Vestiges de la ligne de Vesoul à Molay à la sortie nord de Combeaufontaine. 2018

Vestiges de la ligne de Gray à Jussey à la sortie nord de Combeaufontaine.2018

La gare de Combeaufontaine en 2017.

COMBEAUFONTAINE,   
UN CARREFOUR ROUTIER NATIONAL ET INTERNATIONAL
UN CARREFOUR FERROVIAIRE D'INTERET LOCAL.
Combeaufontaine est placé sur la route n° 19 qui fut royale sous les rois de France, impériale sous Napoléon 1er et Napoléon IIi, nationale sous les différentes Républiques qui se sont succédées... C'est  un lieu de communication entre la Bourgogne, les Vosges, la Haute-Marne et la Haute-Saône, un axe de passage privilégié entre Bâle, la Suisse, le sud de l'Allemagne et Paris. Les troupes de la coalition contre Napoléon 1er ont emprunté cette voie en 1814; les villages haut -saônois traversés ont  payé un lourd tribut à la guerre ( voir Gourgeon).

Les hôtels, cafés et restaurants sont assez nombreux dans le village au regard de la circulation locale, nationale et internationale..

Les enfants posent devant l'hôtel du Balcon en partie caché par la fontaine lavoir aujourd'hui disparue.

Hotel, Restaurant, transports et déménagements... Jules Vannier.

à suivre...

CHANGEMENT DE TRAIN!

Les voyageurs qui se rendent dans la direction de Molay ou de Vesoul vont pouvoir emprunter la toute nouvelle ligne  reliant ce village à l'agglomération vésulienne.  Pierre BOUDOT le représentant en vins, Emile MALLET le maquignon et Monsieur ESTIENNEY constructeur de machines agricoles, sont arrivés à destination; mais avant de se rendre à leurs rendez vous respectifs ils ne manqueront pas de marquer un arrêt au café qui fait l'angle entre la nationale n°19 et la rue de la gare et dont l'enseigne indique logiquement "Café de la Gare"...

La Louise VEJUX, le couple LAMARCHE et leur bonne Léontine qui se rendent à Vesoul n'ont pas à se presser, leur correspondance n'est prévue qu'à  12h35, c'est dire qu'ils auront du temps avant d'embarquer! 

Ils mettront à profit ce long moment d'attente pour rendre visite à des connaissances. Pour Louise ce sera sa collègue couturière Madame CLERGET. Les LAMARCHE, eux iront chez LABADIE; Monsieur est percepteur et Madame une maîtresse de maison accomplie. Ils se sont rencontrés chez un ami commun Gustave BOUVAIST ingénieur des ponts et chaussées, celui là même qui a conçu les plans de la gare des CFV de Vesoul. Le percepteur ayant donné quelques judicieux conseils fiscaux au rentier, les LAMARCHE et les LABADIE avaient sympathisé et se rencontraient assez régulièrement chez les uns ou les autres ou dans la maison familiale des BOUVAIST (un château!) à Navenne. 

 

Le plan de la façade de la gare de Vesoul et château de Graisse, propriété des Bouvaist à Navenne.

-Dépêche toi Madeleine, s'écrie Madame MARQUET, le train de Molay est déjà là, il ne va pas nous attendre 15 jours!...

-Oui, oui maman, mais il faut que je relace mes bottines, les lacets se sont desserrés! ...

A peine a- t- elle mis pied à terre que la jeune fille relève ses jupes jusqu'au genou et se penche pour remettre de l'ordre dans sa tenue. Les employés de la gare qui transfèrent les colis et bagages d'un train à l'autre jettent un oeil furtif -mais amusé-. sur l'adolescente, sa posture et sa juvénile anatomie... Madeleine, au passage, reconnaît sa malle qui disparaît  promptement dans le fourgon. 

Les deux femmes doivent faire attention de ne pas se tordre les chevilles  sur le ballast tout neuf de la nouvelle voie qui a été inaugurée quelques jours auparavant. Les wagons sont neufs, eux aussi, de même que les rails dont la rouille superficielle n'a pas encore été  poncée par le passage des roues métalliques. Aidées par un employé elles grimpent dans le wagon. A peine se sont elles posées sur une banquette que le train démarre non sans avoir lancé quelques coups de sifflets. Il est 7h04. Sur son registre, le chef de gare notera que le train de Molay est parti avec deux minutes de retard. Par téléphone il en informe son collègue de la gare de Gourgeon.

On dirait que le train peine à choisir entre les 6 voies de la gare de Combeaufontaine, il avance prudemment, hésite, puis guidé par l'aiguillage manoeuvré par un employé, le voilà qui emprunte la grande courbe nouvelle qui l'éloigne peu à peu de la ligne rectiligne qui conduit à Jussey.

On se rapproche peu à peu de la route qui conduit à Arbecey. Un pont de 6 mètres d'ouverture a été construit pour permettre le passage de la voie ferrée au-dessus de l'axe routier. Madeleine regarde par la fenêtre du wagon. Elle rit en voyant un cheval tirant une carriole: il se cabre au passage du bruyant convoi qui passe au-dessus de lui dans un bruit d'enfer amplifié par le pont métallique, en crachant des jets de fumée noire. Le conducteur a bien du mal de maîtriser la situation et jure en maudissant sa bête... et le train! 

La voie toute neuve et maintenant rectiligne passe dans les champs, derrière l'alignement des maisons de la rue principale. Le train qui venait à peine de se lancer ralentit déjà. Il siffle plusieurs fois en arrivant au croisement avec le chemin de grande communication numéro 3  qui part vers Jussey. Il s'arrête à la halte  toute neuve, elle aussi. Un couple d'âge mûr monte dans le wagon. L'homme soulève son chapeau pour saluer les quelques voyageurs qui lui rendent son salut. La dame choisit une place près de la fenêtre en vis à vis des deux lavoncourtoises. Madeleine et sa mère apprennent qu'ils habitent la maison qui se situe en face de la halte, juste de l'autre côté de la voie. Pour eux, cette nouvelle ligne est une aubaine car, disent ils 

-Nous pourrons rendre visite plus souvent à nos cousins de Malvillers. Avant nous y allions à bicyclette, mais à notre âge ça devient de plus en plus difficile de presser sur les pédales! Le seul inconvénient c'est que nous entendons passer les trains six fois par jour, mais bon, il ne faut pas aller contre le progrès et en voir les avantages!

Madeleine et sa maman acquiescent d'autant plus qu'elles n'ont pas à subir, elles, les inconvénients de la gare de Lavoncourt qui se trouve à bonne distance de leur maison!

La halte de Combeaufontaine et le tracé de la voie, en 2018.

Pendant les échanges entre les passagers le train a redémarré. A la sortie de Combeaufontaine, le voici qui emprunte maintenant la voie qui a été tracée en bordure de la route nationale 19.

A gauche se dresse la masse verte des bois du Rosaire et du Champ Ramey. A droite, les champs dans lesquels on s'active pour la récolte des betteraves fourragères et au fond, le petit bois au nom sinistre: le bois de l'Homme Mort! On peut imaginer qu'un homme, pourquoi pas un colporteur, ait été détroussé et assassiné à proximité du bois situé sur le territoire de la commune de Gourgeon et en bordure de celle de Semmadon...

Un colporteur au XVIII ème siècle.

 

 

La station de Gourgeon. En contrebas on aperçoit une partie du ruban blanc de la nationale 19.

La gare cfv de Gourgeon en 2018.

Après avoir franchi les 3 kilomètres de voies sur le bas côté de la route, le train bifurque légèrement pour entrer à la station de Gourgeon .Il est 7h16,  Le chef de gare est présent. Il consulte sa montre. Parfait , le train est à l'heure! Il est vrai que Joseph Ernest Kaltambak ,né à Broye les Pesmes en 1870, avant d'être chef de gare, avait été gendarme en Nouvelle Calédonie et Outre mer ... la rigueur, il connaissait!

Arrivé en 1898 sur l'île, il s'était marié , la même année à Nouméa avec Blaisine Dossat. Le conseil de Gendarmerie avait donné son accord. Ils avaient eu deux filles Alice Jeanne, née en 1899 à Nouméa, puis Germaine Paula née en 1902 à Papeete où il avait été muté. Malheureusement Blaisine était décédée aux Ïles Marquises, dans l'île de Ua Pou, à  Hakaetau en 1905.

 

Ile de UA POU

Il était donc rentré en France et avait épousé  Marie Henriette Blanchard, originaire de Narbonne, en 1906 comme mention en est faite sur son acte d'Etat civil. Son passé de gendarme avait certainement facilité son accesion au grade de chef de gare des CFV.

Registre d'Etat civil de Broye les Pesmes

Recensement de Cornot 1911

Marie Henriette exerçait la profession de brodeuse pour la maison Boudot à Chargey les Port. Comme beaucoup de brodeuses de l'époque elle devait travailler à la maison. On lui apportait le fil et les modèles et on venait récupérer la broderie terminée. C'était un salaire s'appoint qui n'était pas négligeable.

Les Boudot, brodeurs, travaillaient en famille sous la direction du "patron", Joseph!

Recensement de Chargey les Port en 1911.

Une autre famille Boudot avait une entreprise d'instruments de pesage.

 

Un chef de gare des CFV,., en tenue, au centre, tenant son drapeau, ici à Champagney.

Gourgeon, un village marqué par le passage de la route nationale 19.

 Gourgeon est avant tout connu pour la source de la Gourgeonne , une résurgence qui se situe au bas du village. Elle a été aménagée pour servir d'abreuvoir et de lavoir champêtre pour les ménagères. Le ruisseau va parcourir une trentaine de kilomètres en variant la direction de son cours en fonction du relief. La Gourgeonne se jettera dans la Saône à Recologne les Ray, non sans avoir au passage fait tourner une bonne dizaine de moulins à farine, dont deux se trouvent sur le territoire gourgeonnais.

La source de la Gourgeonne

L'église domine le village.

Gourgeon centre. La source figure en bleu. ADHS70.

 

Une année terrible: 1814!

Ce que l'on sait moins c'est que le village est lié à l'histoire napoléonienne. Début 1814, les troupes coalisées contre Napoléon 1er, après avoir passé le Rhin à Basle (sic) se sont divisées en trois groupes d'armées dont l'une comprenant essentiellement des autrichiens, des prussiens et des russes. Les colonnes ont emprunté la route impériale 19 qui relie encore de nos jours la ville suisse à la capitale française en passant par Vesoul, Port sur Saône, Combeaufontaine, Langres...

Ayant la "malchance" de posséder un grand plan d'eau potable avec sa source, Gourgeon a été un bivouac privilégié par les envahisseurs. Les deux moulins produisant de la farine, les champs et les vergers accueillants ont constitué des ressources de choix pour l'intendance militaire des coalisés. Outre les exactions coutumières (!) les troupes  ont apporté avec elles le typhus contracté en Allemagne, fin 1813. On sait que près de 1 500 000 soldats sont passés sur la route ( chiffre donné par un administrateur militaire autrichien) ou ont stationné à Vesoul, alors "capitale" d'un Etat * dirigé par un suisse le baron d'ANDLAW. Pour ces raisons, on comprend mieux que le chiffre des décès dans la population gourgeonnaise soit monté en flèche en 1814, pour atteindre plus de 105 morts soit le quart de la population! Touq les villages situés sur l'axe routier ont été touchés, mais c'est Gourgeon qui en a le plus  souffert en proportion de sa population!

* Vesoul, capitale d'un Etat qui comprenait la Franche Comté, les Vosges, les principautés de Montbéliard et de Porrentruy.

Gourgeon.Atlas cantonal.ADHS70

Troupes autrichiennes

Les malheurs de la campagne de France en 1814, par le peintre Vernet.

Acte de décès d'un soldat autrichien, sur les registres de l'Etat Civile de la Mairie de Gourgeon. ADHS 70

Madeleine semble préoccupée elle regarde alternativement par la fenêtre du wagon à l'arrêt et vers le couloir, la mine défaite. Sa mère s'en aperçoit et l'interroge

- Ca ne va pas Madeleine? Tu n'as pas l'air bien...tu es malade?

- Non, non je ne suis pas malade, ça va, Maman!

- Je vois bien que ça ne va pas! Qu'est ce que tu as?

- Rien, mais rien....

- Allez! quand je te vois comme ça toute renfrognée je sais que tu as un problème, dis moi..

- Ben.... c'est que j'ai un peu peur parce que Gaëtan m'a dit qu'on allait passer sur un immense viaduc après la gare et il m'a dit qu'un client de la boucherie lui avait dit que c'était très impressionnant avec le vide en bas!

-Ah! c'est pour ça, lui dit sa mère, l'air faussement détachée, en fait on ne risque rien il y a des barrières de chaque côté paraît il. Ne t'en fait pas!

En réalité Madame Marquet n'en mène pas large, elle aussi a le vertige! A la boucherie quand elle doit faire les vitres et qu'elle grimpe sur l'escabeau, la tête lui tourne et ses jambes flageolent...alors passer sur un viaduc a plusieurs mètres du sol!

Sur ses entrefaits un ecclésiastiques accompagné d'une dame portant encore bien la cinquantaine vient s'installer dans la rangée de sièges voisine, à hauteur des deux femmes. C'est le père Alexandre MOUSSARD  et sa domestique Marie Rose PELLETIER qui se rendent eux aussi au pensionnat de MOREY. Le prêtre doit y célébrer une messe ordinaire l'après midi. 

L e curé MOUSSARD ( Alias curé d'Andresy. ref:histoire.andresy.free

- Monieur le curé, demande, Madame Marquet, vous avez déjà pris le train pour Morey ?

- Non, ma fille, ce sera la première fois!

- Ah bon? tant pis alors!...

- Qu'auriez vous voulu savoir?

- Je ne sais pas si j'ose?

- Dites toujours, répond le prêtre

- Eh bien, voilà, nous...je veux dire ... ma fille Madeleine a peur de passer sur le viaduc à la sortie de la gare et j'aurais aimé savoir si c'était si impressionnant qu'on le dit?

- Je ne peux vous répondre personnellement mais un de mes paroissiens qui a emprunté la nouvelle ligne m'a dit qu'il ne fallait pas avoir le vertige!

La bonne du curé ajoute:

- Ah oui alors! moi je suis allé au pied du viaduc après une visite à la chapelle, près du cimetière c'est haut! très haut!

- Allons allons, ne nous effrayons pas pour si peu! le Seigneur nous accompagne! Tenez  ( il sort de sa poche deux images pieuses qu'il remet aux deux femmes) faites une petite prière et tout ira bien!

...Dire que l'image pieuse remise par le curé rassure  Madeleine et les deux femmes serait exagéré. Mais elles s'exécutent en marmonnant un "Notre Père" et un "Je vous salue Marie. La présence de l'ecclésiastique leur donne, malgré tout , un peu de réconfort.

Au dessus du vide!

Les autres passagers ne semblent pas avoir d'inquiétude, ils continuent leurs discussions et confiants, regardent à l'extérieur par les fenêtres dont les vitres ont été baissées .

Les portes qui se referment claquent comme le couperet de la guillotine qui s'abat sur le col du condamné. Le chef de gare siffle et agite son drapeau. C'est le signal du départ! Le convoi s'ébranle. Madeleine est en route vers son destin!

 

Gourgeon se situe à la confluence de petites vallées sur les flancs desquelles de nombreuses carrières sont exploitées. Quelques centaines de mètres après la gare, le terrain s'incline dans une combe. Les ingénieurs ont donc été obligé de construire un viaduc, le fameux "pont des Combes" qui enjambe ce  grand creux que  certaines des voyageuses pensent être un précipice! Ses proportions en sont néanmoins imposantes: 3 arches de 8 mètres d'ouverture, une longueur de 32 mètres  et une hauteur respectable de 14 mètres!

 

Le train approche de l'ouvrage d'art. Le mécanicien a réduit la vapeur afin de s'y engager à petite vitesse comme le prévoit le manuel des chemins de fer vicinaux. Dans le wagon l'angoisse monte chez les protégées du curé alors que les autres passagers tendent le cou pour  tenter d'apercevoir les arches; mais comme la voie est rectiligne ils ne voient rien!

Soudain le train se trouve comme propulsé dans les airs. A gauche et à droite, c'est le vide! Ca y est ils passent sur le viaduc!

- Oh mon Dieu! s'exclame Madame Marquet

- Jésus Marie! surenchérit la bonne du curé

- Allons, allons ne vous affolez pas! dit sentencieusement l'homme d'église, nous ne risquons rien!

En bas , sur le chemin, des passants qui paraissent minuscules, lèvent la tête au passage du convoi et échangent des signes de la main avec les autres passagers qui s'agglutinent, joyeux, aux fenêtres du wagon. Une antique charrette tirée par un cheval placide passe en contrebas, sur la route de Paris... Symboles de deux mondes qui se croisent l'un au sol, l'autre dans les airs...

La locomotive a franchi le vide, les wagons suivent sagement " à la queue leu leu", le fourgon fermant la marche. Le convoi est passé sans encombre!

Pendant tout ce temps Madeleine est resté prostrée, recroquevillée sur son siège afin de ne pas voir l'extérieur, un mouchoir plaqué sur sa bouche pour étouffer sa peur.

- Ca y est, tu peux t'asseoir normalement maintenant, on est passés! dit doucement sa mère.

- Mais oui Mademoiselle, n'ayez crainte, c'est fini! ajoute  Alexandre Moussard, le curé.

Encouragée par ces paroles réconfortantes, la jeune fille se redresse, ses traits se détendent. Elle réussit même à esquisser un sourire... Elle risque un oeil à l'extérieur: les arbres bordant la voie défilent, dans les pâtures proches les vaches broutent paisiblement; le bruit régulier des roues claquant sur le raccordement des rails est même devenu apaisant...Tout rentre dans l'ordre ... sur la terre ferme.

 

Le viaduc des Combes dans toute sa majesté en... 2018!

 

Une seconde jeunesse pour le viaduc: mur d'escalade. ( Madeleine ne s'y aventurerait certainement pas!)

7h18. Le train poursuit sa course (à vitesse réduite quand même!) vers la station de Melin Lavigney. La voie est en accotement de  la route n°19.  Si elle dépasse les lentes charrettes hippomobiles et les cyclistes, la machine à vapeur ne peut rien contre les quelques voitures automobiles qui avalent le revêtement caillouteux à presque 50kmh en éjectant derrière elles des nuages de poussière. Quant aux motocyclettes et side cars leurs pétarades et la fumée blanche qu'ils dégagent fait fuir les poules qui picorent imprudemment à proximité de la chaussée!

 

 

Automobile Mors. 1900

Side car.

Station de Melin Lavigney (ADHS70)

La gare de MELIN-LAVIGNEY se situe en bordure de la route nationale, à égale distance des deux villages. Elle offre la particularité d'avoir un étage pour le logement du chef de gare, ce qui est rare dans les stations "de campagne".

Ce qui est remarquable aussi c'est que le chef de gare est une femme ! Si BELOTTE est son nom,elle porte le joli prénom d'Isabelle. Son mari Albert, lui, est chef d'équipe des chemins de fer. Ils ont 3 enfants: Louise, Marcelle et le petit dernier, âgé de 2 ans: Robert.

Melin,Recensement de 1911. (ADHS70)

Mais ce n'est pas la seule "cheffesse" de gare a être employée à ce poste par les C.F.V.  A  Morey, Janne CAMUS remplit cette fonction. Dans le département du Doubs il en est de même:

"En effet, dès la deuxième année d’exploitation du tacot, en 1906, c’est bien une femme qui occupe le poste : Caroline Adeline Gagnon (Montbéliardot, 26.09.1856 - ?). Son mari Léon Fiquet (Les Fontenelles, 19.02.1857 - ?) est poseur. Le couple est à la commune jusqu’en 1908. En 1909, Charles Eugène Constant Vuillemin (Bonnetage, 23.02.1876 - ?) est poseur mais le nom de sa femme et donc de la cheffesse n’est pas connu pour l’instant. En 1910 et 1911, Cécile Marie Gabrielle Voisard (Charquemont, 17.03.1882 - ?) est «cheffesse de gare. Son mari, Gaston Léon Paul Robert (Noël-Cerneux, 06.11.1884 - ?) est poseur. Pendant leur séjour à La Chenalotte, le couple a deux enfants : Geneviève Marie Madeleine (29.03.1910 – 03.03.1994) et André Joseph Léon Robert (07.05.1911 – 13.09.1993) "  ref: chenalotte.org

La période de la  grande guerre amplifiera ce mouvement naissant.

Parmi la population Melinoise, en 1911, on compte un ingénieur: Jules Auguste MASSON. Il a "vu du pays" puisque sa femme Marie Louise Clémentine est originaire de Quimperlé et que deux de ses enfants son nés outre mer. Il faut dire aussi qu'il était ingénieur et officier colonial!

Jules Auguste Masson décédera en 1951 ou 1956, selon les sources, à Tanger au Maroc.Ses deux fils Maurice et Fernand mourront la même année en 1978 à un mois d'intervalle, l'un à Neuilly et l'autre à La Celle Saint Cloud. Le troisième Albert Désiré partira en Espagne puis en   Amérique du Sud. On dit qu'il aurait participé à des courses automobiles à Indianapolis...

MELIN: des gaulois, un château, des étangs, une laiterie disparue, un café épicerie ...

Au lieu dit "Bois Bouquet on a retrouvé les vestiges d'un atelier sidérurgique gaulois ainsi que des constructions avec des mosaïques et des fragments de poteries romaines.

Le château:

Sur le cadastre napoléonien le château apparaît avec sa structure carrée entourant une cour intérieure. Il dispose d'une tour ( encore visible de nos jours) . On note la présence des vestiges des douves d'une largeur de 10 mètres( en bleu) qu'enjambait un pont.

Le château seigneurial de Melin appartenait au début du XIIIème siècle à la famille du sire Aymon de Melin. (1218) . Il passa ensuite aux Ferrières puis aux Aigremont et aux Flatterans en 1560. Cette famille le céda aux bénédictins de Morey en mars 1871. La seigneurie se partagea entre seigneurs laïcs et l'Abbaye de Cherlieu jusqu'à la révolution.

Ref: Gerard Delaître-Pascal MAGNIN "La ligne du tramway Vesoul-Molay" Editions de Haute Saône et Franche-Comté.

 

 

 

Le château de Melin aujourd'hui.

Les 5 étangs étagés de Melin, dont deux sont encore en eau, ont été conçus pour permettre l'installation d'une tannerie, de la pisciculture et le fonctionnement de deux moulins. On peut penser que leur édification remonte à la fin du moyen âge et qu'ils ont été creusés à l'initiative de moines, comme c'était souvent le cas.

 Les étangs. Cadastre napoléonien ( ADHS)

L'Ecole des filles de Melin. Plan tracé par l'institutrice en 1888 afin de préparer la partie de l'exposition universelle de Paris en 1890 consacrée au savoir faire français en matière d'Education.

Comme beaucoup de villages, Melin  possédait une coopérative laitière qui fabriquait du gruyère. Elle a cessé de fonctionner vers 1987 et les bâtiments ont été démolis. Seuls restent les clichés  de ces temps révolus.(Ref: Gerard Delaître-Pascal MAGNIN "La ligne du tramway Vesoul-Molay" Editions de Haute Saône et Franche-Comté.

Le fromager en action: Monsieur Combrousse.

La date de fermeture indiquée se réfère à la date de parution du livre: 2002

Le Café- Epicerie:

Il était tenu par Georges Macheras. Le véhicule stationné devant le bâtiment pourrait être une "Quadrilette" Peugeot....

 

Melin aujourd'hui peut s'enorgueillir de posséder une particularité exotique: La ferme de Ligny élève des bufflones et produit de la mozzarella!

L'élevage de bufflones de la ferme de Ligny à Melin. 2018. Photo "La France Agricole"

LAVIGNEY

Dans les années 1900 Lavigney a déjà perdu près de la moitié de sa population  qui s'élevait à 400 habitants lors du recensement de 1793. 

La commune est essentiellement agricole. Le village se répartit en trois quartiers: le quartier de l'église, le quartier du Grand Pont  avec son artère principale la rue du Grand Pont  et le quartier du Petit pont.

La Mairie, l'église et son cimetière,  le presbytère et l'école se situent au centre .Le village est bordé  par le ruisseau. ADHS 70

Plan d'alignement des rues. ADHS 70

La rue du Grand Pont .ADHS 70

 

Rue du Petit Pont .ADHS 70

La rue du Petit Pont animée.

On a exploité la force motrice du  ruisseau qui coule au sud et à l'est du village pour établir des moulins:  le moulin Balans et le moulin Goblet , ce dernier donnant son nom en 1850 à une rue du village.

 

 

Le recensement de 1911 dénombre 216 habitants. Ce sont essentiellement des cultivateurs qu'ils soient fermiers ou "patrons". On trouve quelques couturières et brodeuses qui travaillent à façon" pour des patrons-brodeurs.

 Deux épiceries approvisionnent le village: celle d'Hypolite et  Marie MOUREAUX et celle tenue par Joseph BAGUE et sa femme Marie.

Une épicerie de village

. Musée Demard de Champlitte.

L'aubergiste de Lavigney se nomme Léon MARCHISET. Il réside dans sa maison de la rue de Betoncourt les Ménétriers avec ses deux filles ses deux gendres et sa petite fille. Son épouse est décédée.

Café-auberge d'un village haut saônois reconstitué au Musée Demard de Champlitte

Un forgeron fait chanter son enclume: JAMAIS Paul, âgé de 27 ans. répare les roues ferrées des charrettes, les socs de charrues  et ferre les chevaux.Sa femme Jeanne lui a donné un fils, René qui va sur ses 3 ans.

Un forgeron.Celui ci répare peut être les fourches de vélo....

 Le curé du village vit au presbytère avec sa soeur Marie, d'une année sa cadette. Né en 1851, Jules POUSSEY l' a employée en qualité de domestique.

Un citoyen helvétique* habit et travaille au village, c'est le fromager Robert FRIEDEN  né à Walhern, dans le canton de Berne, en 1877.

 

Il travaille pour la fromagerie  LECORNEY et fabrique des gruyères. L'entreprise LECORNEY Camille possède aussi deux autres fromageries l'une à Gourgeon et l'autre à Bougey.

* "L'émigration des fromagers n'est pas organisée ; elle résulte d'une multitude d'initiatives individuelles. Ils viennent des cantons montagnards : celui de Fribourg pour la première vague, puis ceux de Thurgovie, de Saint-Gall et surtout celui de Berne. Dans ces régions aux potentialités agricoles réduites, l'émigration est une réponse à la pauvreté et au manque de travail. Le plus souvent, les migrants sont jeunes et célibataires ; ils partent seuls ou à deux, ainsi qu'en témoigne l'histoire de ce fromager installé en Haute- Savoie : né en 1885 dans le Valais, il passe sa jeunesse comme bûcheron ou domestique de ferme. À 25 ans, apprenant qu'il y a du travail en Tarentaise et des chances d'y faire fortune, il décide de partir. Ayant obtenu une place de berger et d'aide-fromager en alpage, il entreprend avec son voisin un voyage à pied à travers les montagnes, qui dure trois jours [Vuichard-Paysan 1989]. ..

Les Suisses ont une certaine avance : très tôt, ils sont formés comme apprentis dans les chalets et surtout dans des écoles spécialisées. Compétents également dans le domaine de l'élevage, ils sont recherchés dans les grandes exploitations du Bassin parisien où ils sont employés comme vachers et s'occupent aussi parfois de la laiterie, secteur dans lequel ils ont acquis un certain pouvoir grâce à leurs connaissances qu'il gardent pour eux..  Ainsi, cette immigration se nourrit d'elle- même : une fois que les fromagers sont installés et que leur entreprise prospère, ils font appel à des compatriotes". Ref: https://www.persee.fr/

Fromagers suisses.

La tradition fromagère du village se perpétue de nos jours avec la coopérative du Val Fleuri qui regroupe une vingtaine de producteurs de lait et qui fabrique, en bio, différents fromages.

La fromagerie du Val Feuri en 2018

La famille GRANDVINCENT regroupe le père, Théodule, né en 1837, patron cultivateur, son gendre Jules BAGUE, sa fille Aline et leur fils, le petit Emile né en 1909. Un domestique de 17 ans,Alfred PELLETIER en complète la composition.

BUISSON Maurice est l'instituteur public. Il réside ruelle Mouginot avec sa femme Marie CRAPOIX et leur fils Henri, tout juste âgé d'un an.

La mairie et la salle des "adjudications" ( sale du conseil, salle de réunions) sont incluses au rez de chaussée du bâtiment ainsi que la cuisine et la salle à manger de l'instituteur .Une grange et lune écurie complètent le plan d'occupation. Le four à pain est contigu à la salle de classe. A l'étage, quatre chambres à coucher communicantes, dont une seule semble chauffée ( en haut à gauche, symbolisation en demi cercle du passage du tuyau du poêle à bois).

En 1911 l'instituteur est Monsieur Célestin ETIENNEY originaire d'Aboncourt. Sa femme Marie est née, elle à Bougey.

UN cordonnier, Léon JAMAIS, exerce son métier dans un atelier qui sent bon le cuir neuf et la colle. Il est l'époux de Valentine qui a 8 ans de moins que lui. On ne peut pas dire, à priori, que ce sont les cordonniers qui sont les plus mal chaussés!

Echoppe de cordonnier. Ref:Musée arts et traditions populaires. Chateau Lambert

Enfin citons le berger communal,Louis JOLY né en 1860 à Cornot, mari de Marie née à Vaîte en 1873... Ils ont 5 enfants dont trois garçons et deux filles nés dans des villages différents ce qui traduit certainement la grande mobilité du berger. La petite dernière est âgée de 2 ans.

Un berge haut saônois et son troupeau.

 

En 2018 on peut encore voir une croix  sur le Petit Pont et, à proximité, un oratoire en pierre sculptée présentant une descente de croix polychrome protégée par une grille en fer forgé...

 

 

 

L'arrêt à la gare de  Melin-Lavigney ne dure qu'une dizaine de minutes. A 7h 25 le train s'ébranle dave un grincement familier ponctué par le souffle saccadé de la locomotive qui prend son élan. La machine, une CORPET-LOUVET a été fabriquée le 15 septembre 1910 comme l'indique sa plaque signalétique. Son numéro de série est 1305.

Locomotive Corpet-Louvet n°31 quittant la gare des CFV de Vesoul sur la ligne Vesoul-Molay.

La voie , suit, en accotement,  la RN 19. Celle ci , peu après la gare  se met à serpenter et à décrire des arabesques... c'est le nouveau tracé de la route qui, autrefois était rectiligne! On se demande pourquoi les ponts et chaussées ont décidé cette transformation; peut être la pente? Toujours est il que la voie ferrée suit docilement les élucubrations de sa soeur routière.

La voie ferrée et la RN entre Melin et Malvillers...

Le train mettra quelques 9 minutes pour rallier la gare de Malvillers distante de 4 kilomètres ... Vingt cinq kilomètres à l'heure, telle est sa vitesse moyenne!

Madame MARQUET sort de son réticule une boîte de dragées , dont elle retire le couvercle .Elle offre une de ces délicieuses confiseries à l'ecclésiastique, tout d'abord, puis à sa bonne et enfin à sa fille Madeleine. Le couple qui est monté à Combeaufontaine et qui s'était rapproché du groupe lors de l'arrêt, bénéficie , lui aussi des largesses de la mère de famille! Les visages se sont éclairés alors que dans les bouches s'exhale le parfum du sucre et de l'amande! Le goût si agréable n'est pas surprenant quand on sait que les dragées proviennent de la célèbre confiserie Braquier de Verdun!..Ne serait-ce pas alors un péché de gourmandise?...Mais non, l'oeil pétillant de Monsieur le curé vaut complète absolution!

 

Finalement, à mi parcours, le train décide de faire la voie buissonnière, le voilà qui coupe la route non sans avoir ralenti et  lancé ses coups de sifflets réglementaires. Une voiture automobile et deux cyclistes qui se rendaient à Combeaufontaine se sont arrêté sagement et regardent le convoi passer...

Bientôt la gare de Malvillers apparaît à la sortie du village dont l'église se dresse à gauche de la voie. 

 

 

Ref: La ligne du tramway Vesoul-Molay. Pascal Magnin. ED. HS-FC

A Malvillers une saboterie mécanique était  la propriété de Monsieur Camus.

La machine a remplacé l'artisan pour une production plus importante; mais les souliers ont détrôné les sabots des campagnards et les sabotiers ont dû fermer boutique!

Ecoliers en sabots et galoches en 1914.

Les enfants de la campagne venaient à l'école avec des sabots remplis de paille ou chaussés de galoches (des souliers montants en cuir avec des semelles en bois). Sabots et galoches avaient souvent la semelle cloutée pour durer plus longtemps.

Ci dessous la gare de Malvillers telle que l'on peut la voir aujourd'hui depuis la RN19  et depuis la rue de la gare dans le quartier nord du village.

Tracé de la voie ferrée sous les arbres. 2018

Le "chef de gare" ...et son chien  vous surveillent! Ne pas s'aventurer en ces lieux privés!

La croix placée non loin de la gare porte l'inscription:

" Don fait par Jean François BILLARDEY et son épouse Blaise MULTON de Malvillers.1875" Ils se sont mariés à Malvillers le 22 juin 1836.

 

 

Le convoi a ralenti et s'immobilise devant la gare toute neuve de Malvillers. Le couple de combeaufontains se dirige vers la plateforme du wagon, non sans avoir salué le quatuor formé par les dames MARQUET le curé de Gourgeon et sa bonne. A la descente du train ils sont accueillis par leurs cousins DELAITRE qui sont venus en famille jusqu'à la gare pour cet événement particulier. On s'embrasse on s'étreint, on demande si le voyage a été bon, si  les sièges sont confortables, si la vitesse n'a pas été trop impressionnante....

 

...La famille DELAITRE est une famille de cultivateurs. Le père qui porte le prénom d'Eugène - Fortuna est né à Preigney en 1858, la mère Claude Françoise HENRY lui a donné 5 enfants dont la dernière est malheureusement décédée peu après sa naissance en 1907. Louis Edmond âgé de 15ans, Auguste 14 ans, Alfred 11 ans et la petite Berthe 7ans composent le reste de la famille. Dans le sac que porte leur cousin venu en visite ils savent qu'il y a des friandises et peut être même des jouets, mais ils devront attendre d'être arrivés à la ferme pour les découvrir! Madame MARQUET se penche par la fenêtre du train, hèle les enfants:

- Approchez les enfants, j'ai quelque chose pour vous! Le couple des cousins leur explique qu'isl on fait connaissance de cette charmante dame dans le train...ils s'approchent donc du wagon, sans crainte.

- Attention, je vais vous lancer des bonbons! Tâchez de les attraper ! Joignant le geste à la parole elle lance une bonne poignée de dragées qui sont happées au vol par les garçons. La petite Berthe, moins agile, en ramasse quelques unes tombées sur le sol! Quelle joie! Ils remercient en choeur!

-Merci Madame, merci, merci...

Les parents Delaître font de même.

Madeleine s'étant penchée également par la fenêtre du wagon attire l'attention de Louis Edmond . Les yeux bleus de la jeune fille, sa coiffure à la mode de la ville font naître chez le garçon un émoi qu'il n'avait pas connu jusque là. Cette voyageuse mystérieuse mais furtive hantera longtemps ses rêves d'adolescent. On apprendra bien plus tard que  Louis Edmond, soldat au 4ème régiment de zouaves et spahi aux Dardanelles mourra des fièvres et de la dysentrie à l'hôpital militaire de Sézanne dans la Marne le 23 mars 1917.

Lorsque le train redémarre c'est avec de grands gestes de la main que l'on se salue; un peu comme le font les accompagnateurs restés à quai et les passagers d'un bateau qui quitte le port pour une longue traversée océanique! Le son grave, énorme et vibrant de la sirène  du paquebot est remplacé ici  par le sifflet aigu du train. Prés et champs, sillons des labours défileront à l'horizon comme autant de vagues et d'embuns à la surface de la mer...

UN TRACE CHANGEANT

A l'origine le terminus de la ligne prévu en 1906 devait être MOREY en prévision d'une  liaison future  avec Champlitte. Mais en 1908, on change d'avis: le terminus sera MOLAY car le conseil général de Haute Saône voudrait une liaison avec Chalindrey et la voie PLM de Paris, passant par Fayl Billot et la Haute Marne. Malgré le refus du conseil général de Haute Marne, on maintient le terminus à Molay en faisant le pronostic  ( qui s'avérera faux!) que le conseil général haut marnais reviendra sur sa décision.

 

 

Ligne Vesoul- Molay. En noir le tracé initialement prévu en 1906 pour un terminus à Morey. En rouge le tracé définitif de 1908 avec une station à Morey et le terminus à Molay.

En orange, les 3 arrêts prévus en 1906 sur l'ancien projet: Halte de Molay, station de Morey, station de Morey Saint Julien.

En vert,vles 2 arrêts retenus sur le projet définitif de 1908: Stations de Morey et station de Molay.

Le tramway a embarqué quelques voyageurs supplémentaires à Malvillers. Le voici qui s'éloigne du village, coupoe à travers champs et se dirige tout droit vers la lisière du Bois de la Sablière qui après quelques hectomètres prend le nom de Grand Bois en pénétrant sur le territoire communal de Morey. La longue saignée rectiligne dans la forêt  fait caisse de résonance : le staccato des roues sur les rails et les jets de vapeur de la loco sont amplifiés en se répercutant sur les troncs de la futaie. Des bûcherons façonnent encore les grumes et les baliveaux qui ont été coupés quelques mois auparavant tandis que la fumée qui s'échappe de monticules  traduit l'activité des charbonniers eux aussi en plein travail.

 

Bon nombre d'entre eux vivent sur place avec leurs familles et se déplacent au gré des chantiers, vivant sous des huttes.

La table est mise à l'extérieur devant les huttes en bois et en terre, les poules picorent, le linge sèche sur les fils tendus...

Repos dominical pour la famille de charbonniers devant la hutte. Les râteaux servant à étaler le charbon de bois, l'échelle qui sert à grimper sur les tumulus de bois qui brûle "à l'étouffée" sont posés sur les parois. Une vie rude!

 

Le train continue sa course rectiligne à la sortie du bois puis amorce une courbe élégante, à droite. Il passe sur un pont de 5 mètres d'ouverture au croisement de deux chemins de défruitement, infléchit encore un peu sa trajectoire pour rejoindre la station de Morey qui jouxte le chemin de grande communication de Dampierre sur Salon à Bourbonne les Bains. Nous sommes en rase campagne, à un bon kilomètre du centre de Morey.

 

Haut: arrivée du train en provenance de Molay

Bas: Arrivée du train de Madeleine en provenance de Malvillers. La chefesse de gare ( en chemisier blanc) est Madame Jeanne  Camus ( veuve de Jules Bossus, clerc de notaire à Jussey). 

La gare de MOREY , côté voies, en 2017.

La gare de MOREY , côté route, en 2017.

 

Madeleine et sa mère descendent les premières sur le ballast. Le curé et sa bonne suivent.Une femme est là qui tient une liasse de documents  qu'elle consulte rapidement. Ellesemble donner des ordres à des employés à casquette. . Ils se dirigent vers le fourgon et déchargent une malle, celle de Madeleine et un panier (il contient les victuailles placées là le matin même par Madame MARQUET) qu'ils portent jusque sur la plateforme inclinée de la station. Cette dame, bien habillée c'est Jeanne Camus. On ne pourrait pas soupçonner à son allure et à son maintien qu'elle est chefesse de gare! 

Madame MARQUET s'approche d'un des employés en tenue qui s'éponge le front avec un grand mouchoir à carreaux

-Bonjour Monsieur, j'ai vu passer la malle de ma fille que vous venez de déposer, y a t il des formalités à remplir pour la récupérer?

- Ah oui Madame, il faut que vous demandiez au chef de gare, je veux dire ..à la chefesse répond-t-il en désignant sa patronne, du doigt. Interloquée un court instant elle se reprend

- Merci Monsieur, je vais donc demander à cette dame...

- A votre service, dit l'employé en soulevant puis en replaçant sa casquette sur son crâne dégarni.

Julie Marquet s'approche de la responsable et lui demande ce qu'elle doit faire pour prendre possession de la malle et du panier.

- Vous êtes...Madeleine MARQUET et vous venez de Lavoncourt ? interroge la préposée des chemins de fer vicinaux

- Non, je suis sa mère, Julie Marquet, ma fille se rend au pensionnat pour y travailler.

-Ah oui! je suis au courant, Mademoiselle ROBINET, la directrice, m' a annoncé son arrivée ! Bienvenue à Morey jeune fille dit elle à Madeleine avec un grand sourire. Ce premier accueil chaleureux sur le sol moreysien réconforte un peu Madeleine. Elle ajoute à l'adresse de Julie

-Il vous suffit de signer là  et vous pourrez disposer de vos bagages.

Pendant la conversation des trois femmes le curé et sa bonne se sont approchés d'un attelage conduit par une jeune femme habillée tout en noir . Elle descend de son siège, tend la main au curé en faisant une petite génuflexion et embrasse la bonne. Ces trois là se connaissent! Elle, c'est Germaine THIEBAUD, elle est âgée de dix neuf ans. C'est une sorte de "religieuse-novice, sans l'être tout à fait.." qui travaille comme domestique au pensionnat depuis 2 ans déjà. Sa débrouillardise , son dynamisme lui ont valu de se voir confier l'entretien des chevaux et la conduite de la calèche anglaise qui sert à faire la liaison entre le pensionnat, l'église, la gare et les boutiques du village.

Le curé vient à la rencontre de Julie et Madeleine

-Venez Mesdames, je vais vous présenter Germaine qui est chargée de vous conduire jusqu'au pensionnat!

Les présentations sont faites. La cochère (il faut bien la nommer ainsi) claque deux baisers sonores sur les joues de Madeleine et salue sa Maman.

-Montez, Madame la Directrice vous attend!

- Bien sûr! mais...il faut charger la malle de ma fille et le paner à provisions!

- Je suis bête, dit Germaine en riant. Attendez je vais chercher de l'aide! Elle avise un employé des chemins de fer et le cantonnier Jules BRALEY qui rebouchait des trous dans la chaussée à proximité de la gare.

- Hé Monsieur,... hé Jules! vous pouvez nous donner un coup de main pour charger la malle? Les deux hommes s'approchent, saluent respectueusement l'ecclésiastique et les Dames puis saisissent la malle qu'ils chargent au fond de la calèche anglaise "snapshot" après en avoir ouvert la petite porte arrière. Le panier suit.

 

Madame MARQUET, pour les remercier, leur offre ses fameuses dragées qui ont déjà fait le plaisir des enfants de Malvillers et de Monsieur le curé de Gourgeon!

Madeleine grimpe sur le siège du conducteur tandis que Monsieur le curé aide les deux femmes à se hisser à l'arrière et s'installe en dernier en retroussant sa soutane.

Germaine prend les rênes en main les fait claquer sur la croupe du cheval qui s'assoupissait un peu et s'écrie:

- Allez hue, Ambroise! ( par jeu,et par malice, elle a donné au cheval le prénom de l'aumônier Ambroise ALLEMAND qui officie au pensionnat)..Hue, nous allons au pensionnat! 

Madeleine est quelque peu surprise de l'indication donnée au cheval

- Oh! mais c'est qu'il s'y connaît Ambroise...à force de faire les trajets et d'entendre les lieux que j'indique il sait se répérer et se dirige tout seul! Pour le pensionnat il comprend d'autant mieux qu'il y a son écurie!

Les deux jeunes filles rient à gorges déployées! Le courant est passé entre elles! L'avenir s'annonce déjà plus réjouissant pour la jeune lavoncourtoise.

Un savant demi tour et la voiture s'engage sur la route en direction de Morey.

 

MOREY, UN VILLAGE VIGNERON EN 1910

Le recensement de 1911 indiquera que 62 personnes exercent la profession de vigneron. La vigne fait vivre  presque la moitié de la population qui s"élève à 474 âmes. 

Toutes ces parcelles figurant sur le cadastre de 1845 sont des vignes. Il y en a d'autres disséminées dans le village.

La situation géographique de Morey- comme des villages voisins de Saint Julien ou de Suaucourt- au pied de la Roche de Morey qui culmine à 470 mètres, le sol caillouteux impropre à l'établissement de prairies, l'exposition du versant au sud, favorisent la plantation de vignobles.

Morey, plan d'alignement des rues et cadastre napoléonien. En haut le centre et l'église, en dessous , le quartier du pensionnat et de la rue "Printanière". ADHS70.

 

 

 

L'attelage continue sa route au petit trot d'Ambroise. 

A cette période,ce devrait être, dans les vignes une activité débordante mais le temps pourri des mois précédents, le froid, la pluie, le manque d'ensoleillement ont compromis la récolte. C'est tellement vrai que dans le vignoble bourguignon voisin de noble réputation, il n'y aura pas de millésime 1910!

 

Alors que les conversations vont bon train à l'avant et à l'arrière de la calèche, le cheval Ambroise, sans que Germaine ait eu à le guider, quitte de lui même la grand roue, à la croix de la Creusotte pour prendre la rue  des Prés de Vaivre qui monte vers le pensionnat.

Celui ci se découvre plus nettement aux yeux des passagers. Sa longue façade blanche contraste avec le vert des vignes et des bois qui montent , derrière, à l'assaut des falaises de la Roche. Le nombre de fenêtres et de cheminées impressionne Madeleine

- C'est le pensionnat? interroge-t-elle? mais c'est immense, toutes ces pièces, toutes ces fenêtres ...on doit s'y perdre?

- Oui c'est grand répond Germaine,  et il y a encore d'autres bâtiments cachés par la façade; mais toutes les fenêtres que tu vois donnent sur les chambres des personnels , autrefois c'étaient des cellules de moines quand le pensionnat était encore un monastère. Sur l'arrière, il y a des grands dortoirs pour les jeunes pensionnaires qui viendront bientôt.

- Mais on doit se perdre dans les couloirs !?, insiste Madeleine, 

- J'ai eu la même crainte que toi en arrivant il y a deux ans, mais tu verras, au bout de quelques jours on se repère très bien!... tu sais déjà quel sera ton travail?

- Le curé de mon village m'a dit que je serais attachée aux cuisines et que je ferais aussi du ménage...

- Ah! tu seras en cuisine! La cuisinière c'est une allemande, elle est un peu impressionnante avec sa voix forte , son accent et ses grands gestes, mais si tu fais bien comme elle te demande, ça se passera bien! Dans le fond elle a bon coeur! Elle s'appelle PFISTER, Emma PFISTER, elle a bientôt cinquante ans...

- Mais je ne sais pas bien cuisiner, je sais faire cuire une tranche de viande et des oeufs au plat, mais à la maison c'est ma mère qui cuisine!

- On ne te demandera pas de cuisiner tout de suite, répond Germaine en souriant, tu commenceras par éplucher les légumes, nettoyer les plats, les marmites, la vaisselle et puis tu viendras avec moi faire les courses au village!

Cette perspective plus ludique, donne un peu d'espoir à la future domestique.

En chemin ils rencontrent un petit groupe de vignerons. Tous se plaignent du sale temps et de la mauvaise récolte qui s'annonce. Pour eux ce sera une perte de revenu conséquente que rien ne viendra compenser! Cette année, pas besoin d'engager de journaliers, la famille suffira, malheureusement,à la tâche!

Martin CARTERET lave quand même ses tonneaux à l'abreuvoir mais leur nombre est extrêmement réduit! Lui aussi il sait que son escarcelle sera bien plate!

 Après avoir laissé à droite la route de Cintrey, la croix de la Ruaz et l'abreuvoir, .aborde la partie la plus pentue du chemin. Ambroise tend son encolure et pousse sur ses pieds dont les sabots martellent le sol caillouteux avec détermination.

- C'est bien, Ambroise! encourage Germaine, c'est bien! Le cheval a tourné ses oreilles vers l'arrière et, comme s'il avait compris les mots de la jeune fille, il redouble d'effort. Bientôt, le chemin d'accès à la porterie du pensionnat s'offre à eux.

Le portail d'accès à la porterie.

La porterie est un bâtiment situé en avant du pensionnat . Il comprend un porche traversant qui permet à la voiture d'accéder au bâtiment principal sur la façade-est duquel s'ouvre l'escalier d'honneur qui  conduit aux jardins d'agrément. L'attelage s'arrête devant la porte latérale.

-Ca y est nous sommes arrivés, s'exclame Monsieur le Curé qui a été un peu secoué par les chaos de la route. Galant homme, bien qu'homme d'église avant tout, il aide les dames à descendre. Madeleine fait de même, alors que Germaine , elle, reste assise sur son siège de cocher.

-Tu ne viens pas avec nous? interroge Madeleine

-Je vous rejoindrai plus tard, il faut que je rnge la calèche au garage et que je débarasse Ambroise de son aharnachement. Je ferai porter ta malle dans ta chambre et le panier à provisions en cuisine! A tout à l'heure!

-Suivez moi Mesdames! s'écrie le curé qui connait bien les lieux. Les trois femmes lui emboîtent le pas!

- C'est au rez de chaussée! ajoute-t-il.

 

Un escalier monumental en pierre conduit à l'étage. Madeleine et sa mère regardent, bouche bée, les balustres sculptées et les croisées d'ogives des plafonds, le couloir qui n'en finit pas...

Le curé s'arrête devant une porte de bois sur laquelle figure l'indication "Parloir". Il frappe.

- Entrez! dit une voix féminine

Le petit groupe pénètre dans la pièce éclairée par deux fenêtres .Au centre, une table ronde sur laquelle est posé un vase fleuri.Des chaises, un divan.

 La Directrice s'avance vers eux, un sourire  éclaire son visage. C'est une grande femme vêtue d'une robe noire au col Claudine blanc. Une veste croisée courte complète sa tenue très sobre. Derrière ses lunettes cerclées ses yeux clairs exprime à la fois douceur et une grande fermeté. Elle est originaire de Humes, dans la Haute Marne. Sa cadette Alphonsine est Maîtresse d'ouvrier, une sorte de contremaître.

 

La Directrice, Marie ROBINET

- Bienvenue au pensionnat! ...Je vois ,Monsieur le curé, que vous avez fait le guide pour ces dames!

Elle salue les visiteurs et les invite à s'asseoir.

-Je vous remercie, Monsieur le Curé, d'avoir répondu à mon appel pour suppléer notre prêtre Zénon VALLET à la messe de 11 heures dans notre chapelle. Il s'est malencontreusement tordu la cheville en descendant dans la cave du presbytère et le médecin lui interdit tout déplacement. C'est sa soeur Marie qui nous a prévenu la semaine dernière.... Bien entendu tout le monde mangera avec nous ce midi!

Marie ROBINET s'adresse ensuite à Madeleine et à sa maman en leur disant que les bons renseignements transmis par le curé de Lavoncourt et par l'institutrice avaient emporté sa décision de recruter la jeune lavoncourtoise. Julie confirme que sa fille est très sérieuse et s'acquittera avec zèle des tâches qui lui seront confiées, comme elle le faisait à la boucherie familiale.

On frappe à la porte. La Directrice fait entrer Germaine à qui elle avait demandé de servir de guide à Madeleine dans les premiers jours de son adaptation

- Entrez Germaine, avez vous bien fait porter la malle de Mademoiselle Madeleine dans sa chambre? Oui? Très bien! Maintenant faites lui visiter les lieux et allez voir notre cuisinière qui l'attend.

La rentrée des pensionnaires se faisant dans quelques jours, Marie Robinet explique le fonctionnement du pensionnat.

 

En 1902 le pensionnat comptait  134 élèves dont 103 externes et 31 pensionnaires. Les 10 institutrices étaient toutes des soeurs qui portaient leur nom religieux en plus de leur patronyme civil comme le montrent ces statistiques demandées en 1902 par l'Inspecteur d'Académie. en 1911 le recensement ne dénombre plus que 3 institutrices....

 

 

La loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de  1905 a mis fin, en France, au magister des religieuses, mais à Morey elles ont pu continuer à enseigner suite à l'intervention et à la requête du Maire et du conseil municipal, sans signe ostentatoire distinctif comme l'avait précisé le Préfet!

Extraits de "Le Pensionnat Sainte Marie de Morey" André MACHUREY.

 

Pendant le docte exposé de la Directrice, Madeleine entraînée par Germaine, est partie à la découverte des lieux. ..

 

 

Germaine entraîne Madeleine au premier étage par le grand escalier qui jouxte le parloir. Elles débouchent dans un immense couloir qui traverse tout l'édifice dans sa longueur. Elle ouvre une porte qui donne sur un dortoir où les lits sagement alignés attendent la venue des pensionnaires. Ca sent l'encaustique! Des ciels de lits immaculés peuvent faire penser à une antichambre paradisiaque, d'autant que le crucifix fait bonne garde sur l'un des murs.

Une rangée de lits est perpendiculaire aux fenêtres tandis que d'autres couches s'alignent entre ces dernières. 

Madeleine, qui s'est un peu enhardie, s'assied sur l'un des lits et se met à tressaute pour en éprouver la souplesse. Germaine en fait tout autant et les deux adolescentes éclatent de rire...

- Allez, on arrête, dit enfin Germaine, si la maîtresse d'ouvrier passe par là on va se faire disputer!

- D'accord, répond Madeleine, mais on a quand même bien rigolé!

- Oui Madeleine, reconnaît Germaine, maintenant il faut qu'on retende les draps et les courtepointes pour qu'on ne se doute pas de notre passage!

Ce qui est dit est fait! Elles quittent la pièce pour se rendre ensuite dans deux autres dortoirs celui des garçons et des petites filles. Ils sont en tous point semblables avec, au mur un crucifix de bois rappelant le caractère anciennement religieux de ces lieux qui furent monastiques.

 

 

La visite se poursuit par la découverte des salles de classes

 

 

Ici règne aussi une bonne odeur d'encaustique. Les pupitres sont alignés par rangées de deux ou de quatre modules. Point de chaises mais des bancs sans dossier sur lesquels il doit être difficile de faire la sieste!  Des générations d'écoliers ont laissé trace de leur passage, comme à l'Ecole publique: ici des cercles tracés avec un compas, là des initiales gravées au couteau, là encore un personnage stylisé qui pourrait faire penser au père Ambroise, l'aumônier...! Au mur des cartes de géographie: le monde, l'Afrique et nos colonies d'AOF et d'AEF, la France...La chaire surélevée de l'enseignante trône sous une gravure sainte. Tout est prêt pour accueillir les jeunes élèves! Deux autres salles de classes identiques encadrent la salle des professeurs.

-Viens on va redescendre, je vais te faire voir ta chambre...qui est aussi la mienne! La Directrice a pensé qu'ayant presque le même âge nous nous entendrions bien et puis, comme ça, tu t'adapteras plus vite!

- Oh! ça c'est une bonne surprise, s'exclame Madeleine en étreignant sa nouvelle amie.

- Attention, pas de bruit, nous allons passer près de la cuisine et si la cuisinière nous entend elle te mettra vite le grappin dessus!

Elles descendent l'escalier à pas de loup, passent à proximité du réfectoire et s'engagent dans le couloir de l'aile perpendiculaire au bâtiment principal. Elles atteignent enfin la chambre de Germaine à l'extrémité ouest du pensionnat. La pièce est grande et lumineuse. Deux fenêtres apportent la lumière venant du sud. Deux lits, semblables à ceux des dortoirs, occupent les côtés de la grande pièce, tandis qu'une table centrale sera commune aux deux locataires. Deux chaises, deux armoires, une petite bibliothèque contenant des ouvrages pieux complètent le mobilier. Au centre de la pièce, la malle de Madeleine attend son bon vouloir.

- Nous allons vider ta malle et ranger tes affaires dans ton armoire, dit Germaine, comme ça quand la maîtresse ou la Directrice viendront, elles auront une bonne impression! Elles aiment l'ordre!

Les deux filles se lancent donc dans le rangement en babillant et en  commentant la qualité des différentes pièces de vêtements qui passent de mains en mains avant de trouver leur place dans l'armoire.

 

Puisqu'il a encore du temps devant lui, Monsieur le curé décide de se rendre au chevet de son collègue blessé pour prendre de ses nouvelles. Sa bonne l'accompagne ainsi que Madame MARQUET qui souhaite passer par l'église du village*, proche du presbytère. Elle y fera brûler un cierge ( elle demandera que sa fille Madeleine réussisse dans la nouvelle orientation de sa vie et qu'elle soit protégée de tout mal!).

Eglise de Morey

Intérieur de l'église en 1907

* Eglise Saint Gengoult:

Appelé aussi Gendulphe, Gendulfe, Gandouffe, etc…, Saint Gengoult est né au début du VIII° siècle, de parents très chrétiens. Ce fut un fils très docile dont les meilleures distractions étaient la bienfaisance et la chasse, ce qui explique le faucon qu’il tient en main.

En âge de s’établir, il épousa Ganéa, fille de haute noblesse, mais de petite vertu.

Gengoult se bâtit un château à Varennes-sur-Amance, à 28 kilomètres de Langres. Mais les guerres l’appelèrent à prendre rang dans les armées de Pépin le Bref.

Quand il revint chez lui, il apprit les infidélités de sa femme. Comme elle refusait d’avouer, il décida de lui faire subir l’épreuve de l’eau.

Il la conduisit prés d’une fontaine et lui dit : " Plongez votre bras dans ce bassin et ramassez une pierre qui est au fond. Si vous êtes sans reproche vous n’aurez aucun mal. Si vous avez pêché, Dieu ne laissera pas votre crime impuni ". Ganéa accepta sans méfiance. Mais à peine avait-elle plongé son bras dans l’eau qu’elle le retira vivement. Celui-ci était rouge, couvert de cloques comme si l’eau avait été bouillante.

Gengoult était fixé. Il laissa à sa femme le loisir de se repentir et se retira dans sa résidence de Vaux-la-douce, à 10 kilomètres de Varennes-sur-Amance, où il mena une vie toute de piété, accomplissant même quelques miracles.

Mais l’épouse coupable ne lui avait pas pardonné et elle résolut de le faire assassiner par son amant. Celui-ci docile se rendit en Bourgogne. Il pénétra dans la chambre où reposait Gengoult et leva son épée. Gengoult tenta de détourner le glaive mais fut néanmoins mortellement blessé et succomba le surlendemain, le 11 mai 760. On l’enterra dans l’église Saint Pierre, qu’il avait fait construire à Varennes. Puis ses reliques furent déposées à Langres, à l’abri des barbares Normands.

Tout de suite sa mémoire fut vénérée et invoquée non seulement pour la paix des ménages mais également pour la guérison des panaris. ( Il serait le saint patrons des "cocus"...dit-on!)

Gengoult met Ganéa à l'épreuve...!

Le presbytère et l'église. ADHS70

Passage aux cuisines...

Les deux jeunes filles, après avoir rangé l'armoire de Madeleine tout en bavardant, se rendent maintenant aux cuisines où règne 'l'allemande" Emma PFISTER.

La porte de la pièce est entre ouverte. On entend un bruit de casseroles puis comme un coup de cymbales qui résonne et se répercute jusque dans le couloir...

-Scheiße! Name GOTTES ... was hat diesen Deckel auf den Ofen gelegt?... Ich habe hundertmal gesagt, dass du das Material an seinen Platz bringen musst!... elle reprend en français pour la domestique objet de sa colère: " Je t'ai dit cent fois qu'il fallait ranger le matériel à sa place!"

Une petite voix lui répond, celle de Marie Grossetête, une domestique

-Ce n'est pas ma faute, Emma,  c'est vous qui l'avez posé le couvercle là, quand vous avez mis les choux dans le bouillon...

Si Marie est originaire de Morey, Emma, la cuisinière en chef est née, elle, à Reichshoffen trois ans après la célèbre  et inutile charge des cuirassiers français au début de la guerre franco- prussienne de 1870. Elle aurait pu être alsacienne et française si le sort de la bataille nous avait été favorable, mais, l'Alsace annexée est devenue territoire allemand!  C'est dire qu'Emma " hat einen starken Charakter"  ( elle a un solide caractère!)

La charge des cuirassiers tableau de 1878.

- Tais toi donc! Je sais bien ce que je fais!... Passe moi donc la louche!... rétorque-t-elle derechef!

Une cuisine de pensionnat

une partie de la cuisine du pensionnat de Morey ....

Un peu échaudées par ce qu'elle viennent d'entendre les deux filles osent quand même frapper à la porte .

- Oui! entrez! dit sèchement la cusinière. Elles s'exécutent...

- Bonjour Madame, dit Germaine, je viens vous présenter la nouvelle, Madeleine, qui devrait travailler avec nous...

- Aaaah, très bien , répond la cuisinière, dont le ton a changé. Bienvenue dans nos cuisines! 

Les cuisines sont quelques peu vétustes. Au fond trône une immense et antique cheminée  qui remonte à la création du couvent..Des fourneaux de tailles et de factures diverses, dont les cors disparaissent à hauteur derrière le linteau  ont été placés dans l'âtre. Le plafond, en croisées d'ogives est soutenu par des colonnes...

Après avoir posé quelques questions à Madeleine sur sa famille, la profession de son père, sur Lavoncourt, Emma dit:

- Bien, nous aurons l'occasion de faire plus ample connaissance  dans les prochains jours, mais pour l'instant j'ai besoin de vous pour aider Marie à éplucher les légumes. Mettez ces tabliers... voici des couteaux,  et attention de ne pas faire des épluchures trop grosses! Marie vous montrera comment faire! 

Madeleine et Germaine s'asseyent à la table et se mettent à  l'ouvrage en échangeant des regards un peu incrédules...

Au menu du repas de midi, préparé pour les personnels et les visiteurs: une potée alsacienne dont la cuisson durera bien deux heures! En dessert, du raisin de Morey.

La matinée s'écoule paisiblement. Le curé de Gourgeon et ses accompagnatrices reviennent du presbytère. Zénon, le curé, les a reçus assis dans un voltaire, la jambe blessée reposant sur un tabouret et un coussin. Il va mieux mais devra encore patienter avant de rprendre le chemin de l'église et de la chapelle du pensionnat... 

Le curé de Gourgeon assurera une "petite messe" à la chapelle, il n'y aura pas de parties chantées.

La chapelle du pensionnat

L'entrée d'honneur du pensionnat

Le cloître des moines.

Les portes de la cour d'honneur ont été ouvertes afin de permettre aux habitants qui le souhaitent d'accéder à la chapelle et  d'assister à la célébration. Une dizaine de paroissiens se sont assis sur les bancs au côté des personnels  domestiques et  enseignants ainsi que les dames Marquet. Le curé est assisté par l'aumônier, le père Ambroise. Sobre cérémonie au cours de laquelle on prie pour que la rentrée des jeunes pensionnaires se passe bien, que les vendanges de l'année prochaine soient meilleures, qu le curé Zénon se remette rapidement et pour le repos de l'âme des soeurs qui ont officié en ces lieux.

Le repas de midi qui s'en suit est pris dans le grand réfectoire où la table a été dressée. La table ronde , centrale, réservée ordinairement aux " surveillants" n'est pas occupée. Marie Robinet a trouvé plus sympathique que l'ensemble des convives puisse être placés en vis à vis .

Monsieur le curé préside. C'est à lui que revient de droit le privilège de dire le bénédicité et de couper le pain qu'il aura béni auparavant. 

La potée a du succès! Emma Pfister est une très bonne cuisinière!

Pendant le repas la directrice rappelle les origines du pensionnat de Morey...

C'était auparavant un monastère dédié à Saint Servule. Le monastère original se trouvait dans une maison appelée "Maison Luillier", une belle maison renaissance avec une tour, des dépendances dont un pressoir.

C'est en 1699 que les moines bénédictins pourront entrer dans les actuels bâtiments après une bonne dizaine d'années de construction.

A la révolution française le mobilier et les bâtiments furent vendus comme bien nationaux.

Grâce à l'intervention d'Elisabeth de Villers Vaudey, fille de l'ancien Marquis Richard de Villers Vaudey le monastère trouva une seconde vie pieuse. Elle incita les soeurs "du Coeur Immaculé de Marie" a acheter les bâtiments pour créer un pensionnat ce qui fut fait en 1843..

Au dessert Marie ROBINET sort un album de photographies qui retracent la vie du pensionnat au temps de soeurs puis de la laïcité:

 

Madeleine, après avoir aidé à la vaisselle, pourra passer le reste de l'après midi avec sa maman et Germaine qui a reçu l'autorisation de les accompagner. Elles pourront monter à la Roche voir la Pierre qui vire, le pain de beurre et contempler la vue qui s'étend au loin. On dit même que, par beau temps la chaîne des Alpes est visible! Le curé de Gourgeon,suppléant occasionnel de son collègue de Morey, sa bonne et la Directrice prépareront la rentrée et le calendrier liturgique pour l'année scolaire qui s'annonce. Les enseignantes seront associées aux décisions.

Après cette ascencion sportive et  éprouvante il est temps de songer au retour. Le train de Molay à Vesoul  passe à 6h19. Il ne faut pas le rater!

Germaine a harnaché Ambroise et l'a attelé à la calèche. Madame MARQUET salue la Directrice qui la rassure sur la suite des événements, Madeleine sera bien traitée et trouvera un épanouissement dans son travail. Et puis la mère et la fille pourront correspondre par courrier...

Julie MARQUET a le coeur gros et si elle n'en laisse rien paraître elle se fait du souci pour sa fille qu'elle laisse pour la première fois voler (presque!) de ses propres ailes. La présence de Germaine la rassure un peu.

Monsieur le Curé et sa bonne font, eux aussi, leurs adieux car il vont prendre le même train que Julie. Madeleine montera dans la calèche avec les adultes qu'elle accompagnera jusqu'au train . Le trajet vers la gare se fait presque en silence, seul le curé qui sent bien la tristesse de la séparation essaie de donner le change en racontant quelques blagues.Oh! des blagues bien gentillettes, bien innocentes qui ne sauraient choquer son auditoire féminin!

L'attente est pesante. Le train finit par arriver. Il s'arrête à la station. Madeleine étreint sa mère qui l'embrasse tendrement en réprimant un sanglot. Des larmes coulent. Les passagers montent en voiture. Le train démarre. On agite des mouchoirs. Germaine a pris Madeleine par les épaules. Elles attendent que le panache de fumée et les wagons aient disparus derrière la corne du bois et, la tête baissée retournent vers le cheval...

Une nouvelle vie commence pour Madeleine. Chacun pourra l'imaginer à sa façon.

Que sait on de la vie de la véritable Madeleine Marquet de Lavoncourt? Le registre de l' Etat civil nous donne quelques indications:

Elle se mariera à Paris le 10 juillet 1917 avec Stéphane Constant VIEILLE et décédera à Dijon le 10 mars 1956 à l'âge de 62 ans. Sa vie fut sans doute "bien remplie"

LE TERMINUS

Si l'histoire romancée de Madeleine MARQUET est terminée nous n'avons pas atteint le terminus de la ligne: MOLAY! Molay, le pays de Jacques de Molay grand maître de l'ordre du Temple brûlé vif pour hérésie!

La gare de Molay et la remise de la locomotive.

Plan initial de la station de MOLAY

Plan définitif avec indication des propriétés concernées par l'implantation. S'y ajoute la réserve à charbon et  la plaque tournante pour le retournement de la machine...

... le dortoir pour les machinistes y figure également.

 

Régis MULTON, de Molay, nous transmet cette anecdote sur les CFV qui conclura de manière humoristique ce trajet

"En tramway, de Lavoncourt à Morey"!

Patrick MATHIE

Mars 2017- Mai 2018

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M
Autre précision: Abel Mareine faisait partie de la famille Pourcelot. Il y a quelques décennies on voyait encore sur le mur du magasin Pourcelot à Lavoncourt l'insciption "Mareine-Pourcelot" à moitié effacée.
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M
Attendons la suite avec impatience en tant qu'arrière-petit-fils de Constant Pourcelot. Précision que vous connaissez peut-être Jacques Pourcelot, petit-fils de Constant, a épousé Jeanne Estienney. En tous cas bravo. Continuez
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E
je continue à suivre les aventures de Madeleine... La verra-t-on amoureuse ? fiancée, mariée ? mère de famille ? et puis vieille dame respectable ? ou moins respectable....
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E
j'adore ta petite histoire qui rejoint les faits réels de l'époque, merci à toi
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E
Merci Patrick, je sens qu'on va suivre cette jeune fille, ses peurs, ses découvertes avec beaucoup d'intérêt.
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